Voyage Irlandais


Les rois de l'intégration

Aux États-Unis, il y a environ 42 millions d'Irlando-Américains, dont les ancêtres étaient terrassiers, bûcherons, mineurs, tous des bâtisseurs qui ont participé à la conquête de l'Ouest.

Les Irlandais ont toujours eu la bougeotte. Ce n'est pas une histoire de tempérament, c'est plutôt la faute à l'histoire. Arrimés à l'Ouest du continent européen, les Irlandais ne voient s'offrir à l'Est que la muraille sombre de leur ennemi héréditaire, l'Angleterre. Beaucoup ont pourtant choisi d'aller s'y installer, dans les grandes villes le plus souvent. Mais la plupart ont préféré tenter l'aventure du Nouveau Monde. Dès 1720, des protestants d'origine écossaise quittent la verte Erin pour aller peupler les colonies anglaises d'outre-Atlantique. En 1845, lorsque le mildiou ravage les champs de pomme de terre, la famine s'installe provoquant la mort de 1 million de personnes. C'est à cette époque que les catholiques quittent en masse leur île natale. Ils fuient la misère, ils fuient aussi une terre d'injustice.

Que sont devenus les descendants de ces exilés ? Première image : celle du nombre. Aux États-Unis, il y a environ 42 millions d'Irlando-Américains. Leurs ancêtres étaient terrassiers, bûcherons, mineurs. Ceux-là ont participé à la conquête de l'Ouest. Ce sont les bâtisseurs. Leurs enfants et petits-enfants ont investi les métropoles, devenant pompiers ou policiers. Une tradition qui ne s'est pas perdue, en témoigne l'importance des bataillons de policiers qui défilent chaque année dans les rues de New York pour la parade de la Saint-Patrick.

Mais depuis une dizaine d'années une nouvelle génération d'Irlando-Américains pointe le nez : ceux-là n'ont aucun complexe, ils sont hommes d'affaires, juristes ou journalistes. S'ils ne cultivent aucune vision romantique de l'Irlande, ils n'en restent pas moins attachés à leurs racines. Le philosophe Richard Kearney nous explique ici très bien comment les Irlandais ont toujours su s'adapter aux pays où ils se sont implantés. " On peut toujours être irlandais et "autre chose" ", dit-il. C'est à dire : Irlandais et Américain, Irlandais et Australien, Irlandais et Anglais. Pour Kearney, les exilés d'Irlande ont toujours su se fondre parmi les autres peuples. D'où l'idée - qui bat en brèche toutes les fariboles d'un peuple celte prétendument " pur " - qu'ils sont en somme les champions de l'" hybridation ". Comprendre : les rois de l'intégration.

Certes, les Irlandais comme bien d'autres ont pratiqué, et pratiquent encore, le lobbying. Les présidents des États-Unis le savent si bien qu'ils ne manquent jamais, pendant leurs campagnes électorales, de mentionner la question irlandaise. En 1993 par exemple, Bill Clinton avait promis qu'il s'attacherait à essayer de résoudre le conflit d'Irlande du Nord. Parole presque tenue puisque les Américains ont été partis prenante dans le processus de paix désormais entamé dans les six comtés du Nord. Pour marquer son engagement, on se souvient que l'administration Clinton avait accordé un visa de vingt-quatre heures au leader du Sinn Féin, Gerry Adams, afin de lui permettre d'assister à une réunion politique à New York. Deux ans plus tard, le même Clinton effectuait un voyage officiel à Belfast.

Ce cheminement vers l'espoir n'est évidemment pas sans avoir de répercussions sur la communauté Irlando-Américaine. On a souvent dit que celle-ci était plutôt proche du camp des démocrates. John Kennedy n'aurait certainement pas nié ce qui est resté longtemps une évidence. Pourtant, dans les années 70, on constate un glissement des voix de cet électorat - réussite sociale oblige - vers le parti des républicains. Dans le même temps, les violences de la guerre en Irlande du Nord, au cours des années 60 à 90, ne peuvent laisser ces (parfois lointains) descendants d'exilés totalement indifférents. D'autant que la majorité des Irlando-Américains sont catholiques. Prudemment, ceux-ci éviteront pourtant de s'engager publiquement. On sait cependant que certains soutiendront financièrement le combat de l'IRA.

Reste un dernier volet dans ce panorama de l'exil. Celui de la paix. On sait le rôle joué par le catholique John Hume et le protestant David Trimble pour tenter de rapprocher les communautés protestante et catholique. Même si beaucoup l'espèrent, rien ne dit que leurs efforts aboutiront à maintenir une paix durable. Ni les milices protestantes ni les groupes républicains n'ont accepté de déposer définitivement les armes. Mais ce statu quo, si fragile soit-il, permet désormais d'envisager un autre avenir. L'an dernier, 20 % des investissements américains en Europe ont été réalisés en Irlande. On peut imaginer que le vieux lien qui unit les deux pays n'a pas été étranger à ce nouvel engagement.

BERNARD GÉNIÈS

12/02/1999 2330 Magazine 112

Copyright © 1998 Le Nouvel Observateur


FIN !