
| YES | NO | BLANCS-NULS | EXPRIMES | |||
| République d'Irlande | 1 442 583 | 94,39% | 85 748 | 5,61% | 17 064 | 1 545 395 |
| Irlande du Nord | 676 966 | 71,12% | 274 879 | 28,88% | 1 738 | 953 583 |
| TOTAL | 2 119 549 | 85,46% | 360 627 | 14,54% | 18 802 | 2 498 978 |
Le OUI qui peut changer l'Avenir de l'Irlande
Le Lundi 25 Mai 1998
Les électeurs ont massivement approuvé l'accord de paix.
Belfast, envoyés spéciaux.
L'Irlande a choisi la paix. Par 94,39 % des voix au Sud et 71,12 % au Nord, les Irlandais ont dit OUI au projet de règlement convenu le mois dernier. Ce résultat était attendu dans la République, mais dans l'Ulster divisé, ce consentement massif de 676 966 Nord-Irlandais, sur 1,1 million d'inscrits, montre pour la première fois qu'une majorité de catholiques et de protestants ont pu s'unir sur un projet commun. Une véritable révolution dans une province où les votes se comptent traditionnellement strictement par tribus. L'Ulster que l'on croyait fermée à toute évolution politique, a choisi un compromis, certes imparfait, mais qui peut permettre aux deux communautés, de vivre enfin en paix. Comme si, pour la première fois de sa trop longue histoire, se dessinait une forme de société civile en Irlande du Nord, réunissant pratiquement tous les catholiques, les protestants les plus éclairés et les milieux d'affaires auxquels s'ajoutent les paramilitaires qui disent avoir renoncé aux armes.
Pour Tony Blair, qui a mouillé sa chemise tout au long de la campagne, se rendant trois fois dans la province pour calmer les peurs et fantasmes unionistes, ce résultat constitue un succès personnel. Mais, le Premier ministre, tout en affirmant que ce OUI "constituait un énorme pas vers la paix, l'espoir et l'avenir", se montrait prudent. "Il y a encore beaucoup à faire", a dit Blair, lui-même enfant de la diaspora irlandaise protestante, "j'espère que tout le monde acceptera le résultat de la démocratie et fera fonctionner l'accord".
Malgré le vote de vendredi, tout n'est pas changé dans la province. Les haines, les peurs et les méfiances sont les choses les mieux partagées entre les deux communautés et il va être difficile à leurs représentants politiques de travailler ensemble. La mise en œuvre de l'accord suppose une collaboration entre ennemis jurés autrefois prêts à régler leurs désaccords à coups de bombes ou d'AK 47. On n'en est pas encore au temps de "la réconciliation et de la transcendance" prêché au lendemain de la signature de l'accord par le poète irlandais Seamus Heaney. Le leader du principal parti protestant, David Trimble, refuse toujours de parler à Gerry Adams, le chef de Sinn Féin, la branche politique de l'IRA, en qui il ne veut voir qu'un "terroriste non repenti". Adams et l'IRA, de leur côté, n'ont toujours pas renoncé solennellement à ce qu'ils appellent "la lutte armée". Une position de plus en plus difficile à tenir après ce premier scrutin commun à l'île divisée depuis 1918.
Les premières difficultés viendront du camp protestant où la famille unioniste s'est déchirée entre les jusqu'au-boutistes, adeptes du statu quo, et les modérés prêts au compromis. L'analyse du vote montre qu'à la différence des catholiques nationalistes qui ont voté à environ 90 % OUI, une forte minorité de protestants, 45 % environ, a dit non. Samedi, le leader du non, le révérend Ian Paisley, prétendait même, contre toute vraisemblance, qu'une majorité des unionistes s'étaient opposée à l'accord et il promettait de saborder les suites du processus. Des élections doivent se tenir dès le 25 juin pour élire les représentants à l'assemblée locale prévue dans l'accord, et Paisley et les siens pourront réunir les mécontents. Au vu des résultats, ils ne seront pas assez nombreux pour empêcher le complexe mise en œuvre du processus de paix, mais ils pourront freiner l'évolution. David Trimble, le très prudent leader de l'UUP, (Ulster Unionist Party, première formation de la province) et probable Premier ministre d'Irlande du Nord, devra tenir compte de ses ouailles les plus conservatrices. Au risque de décevoir le camp catholique où les espoirs de changement sont immenses après trente ans d'exclusion. "Pour la première fois, mon père se sentait partie de la Province", expliquait une ancienne prisonnière de l'IRA.
Les catholiques revendiquent désormais un réel partage du pouvoir. Les nationalistes tiennent notamment aux institutions gouvernementales communes à Dublin et Belfast prévues dans l'accord. Pour la communauté nationaliste, ces instances hautement symboliques signifient que le rêve d'une Irlande unie n'est pas caduc. Autre thème certain de controverse, la réforme de la police d'Irlande du Nord, le Royal Ulster Constabulery, de fait une mini-armée à 94 % protestante, que les catholiques veulent voir ouverte à leur confession. Commence, enfin, le mois prochain, la saison des marches de l'Ordre d'Orange, une fraternité protestante extrémiste, qui commémore la victoire des siens sur les catholiques, il y a trois cent huit ans... Autant de sujets de guerre, qui ont paru longtemps sans solution, mais le vote de samedi montre qu'il existe désormais une aspiration des habitants d'Irlande du Nord, à inventer des compromis.
FABRICE ROUSSELOT
FRANÇOIS SERGENT
Satisfaction et prudence à Belfast.
Belfast, envoyés spéciaux.
Au coin de Woodvale et de Crumlin Road, quatre hommes posent des planches sur ce qui commence à ressembler à un pub. "Ce résultat est la meilleure chose qui peut arriver en Irlande du Nord", dit Eamon Mc Grath, natif d'Ardoyne, l'un des fiefs catholiques les plus durs de Belfast. Mais son bar fait face à Shankill Road, un quartier protestant, tout aussi dur. "Le Seven Bells sera le premier pub qu'on ouvre ici en trente ans", assure-t-il, une heure après l'annonce du résultat du référendum, "en décembre, un homme a été tué tout près. Mais moi, je parie sur la paix. J'ai acheté le terrain le 31 août 1994, lors du premier cessez-le-feu de l'IRA. Et maintenant, je serai prêt à ouvrir en juillet."
Belfast a célébré à sa façon, samedi, la victoire du OUI au référendum sur l'accord de Stormont. Pas de cris dans les rues, pas de Klaxons, pas de manifestations mais la satisfaction affirmée de ceux qui ont le sentiment d'avoir fait un réel pas vers la paix après trente ans de conflit. À côté du pub, la boulangère dit qu'"elle a voté pour son fils de 3 ans". A 31 ans, Katharina n'a connu que les troubles dans un quartier qui a souffert plus qu'à son tour. "Ce n'est pas le genre d'existence que je veux offrir à mon fils, ajoute-t-elle, les communautés doivent apprendre à vivre ensemble et à se respecter. Ce vote est un point de départ, et il faut continuer dans cette voie, les Yougoslaves, les Juifs et les Arabes ont réussi à s'entendre, on devrait y arriver."
Sur Shankill la protestante, le Rex Bar est comme tous les pubs de Belfast dans les quartiers durs. On entre sur le côté, en passant une porte grillagée surmontée d'une caméra de sécurité. "On a toujours vécu comme cela dans le coin", glisse Billy, la quarantaine, attablé avec ses copains devant une pinte, "mais à partir d'aujourd'hui, peut être que l'on sera capable de ne plus avoir peur de l'autre".
Ouvrier du bâtiment, Billy a lui aussi voté OUI. Le Rex a même interrompu le sacro-saint tiercé pour écouter en direct les résultats du référendum à la télévision. "Il n'y a pas eu d'explosion de joie, mais les gens étaient contents de savoir qu'ils avaient peut être une chance de sortir de ce cauchemar. Paisley (leader du DUP, le parti unioniste qui a appelé à voter non) promet l'apocalypse, mais c'est un politicien du passé. Cet accord, c'est l'avenir", poursuit Billy.
Autour de lui, l'humeur est à l'espoir, mâtiné de prudence. "A mon avis, dit un homme, le vrai test sera le désarmement. Ils vont demander à l'IRA de rendre leurs revolvers et ils n'auront pas une seule balle. On verra bien alors ce qui se passera. Quoi qu'il en soit, nous n'avions pas le droit de dire non, de refuser d'essayer une autre vie, une vie normale entre gens normaux."
Devant le supermarché, même les plus sceptiques semblent prêts à se laisser porter par le choix de la majorité. Sam Finlay n'a pas voté, car il a déménagé et n'était pas inscrit sur les listes. "J'aurais dit non, car j'ai l'impression que tout ça va nous entraîner vers une Irlande unie", explique-t-il. Avant d'ajouter : "Mais maintenant que tout semble lancé, alors je suis prêt à donner sa chance à une assemblée locale et à un gouvernement mixte. Si tout tourne mal, il sera bien temps de partir en Angleterre."
Devant son futur pub, Eamon se veut plus optimiste. Il a investi 1,5 million de livres dans son entreprise. Certes, certaines habitudes sont difficiles à perdre. L'entrée de son pub se fera là aussi par le côté, pour que les catholiques n'aient pas à passer devant les rues protestantes. Mais tous les espoirs sont permis. "Je ne pense pas que les gens de Shankill viendront ici le soir. Mais peut-être qu'ils essaieront d'abord le midi. Et après, on verra bien...".
Ro et F.S.
Les prochaines étapes :
Vote pour l'assemblée locale le Jeudi 25 Juin.
Belfast, envoyé spécial.
La politique a horreur du vide, surtout en Irlande du Nord, et la mise en œuvre de l'accord de paix va suivre immédiatement le référendum. Dés le 25 juin, les 1,1 million d'électeurs de la province vont retourner aux urnes afin d'élire leur assemblée locale. Créée à la manière des Parlements écossais et gallois, cette assemblée doit élire le gouvernement de la province au début juillet.
L'assemblée de 108 membres sera élue à la proportionnelle dans les dix-huit circonscriptions d'Ulster. Une majorité unioniste, correspondant à la primauté démographique des protestants, dominera l'assemblée, mais un système complexe dit du "double consentement", selon lequel toute décision doit être prise à la majorité de chacune des communautés, donnera une voie équitable aux catholiques. De même, le Premier ministre, protestant, sera flanqué d'un vice-Premier ministre catholique. Déjà 1000 candidats se sont déclarés pour cette assemblée qui gouvernera la province après près de trente ans d'administration directe par Londres.
Le gouvernement réunira les représentants des principaux partis. Sinn Féin, pour la première fois, acceptera de siéger dans cette assemblée "britannique". Mais, les leaders unionistes entendent refuser une place aux représentants du Sinn Féin tant que l'IRA n'aura pas commencé à rendre ses armes. La même politique sera appliquée aux petits partis représentant les milices protestantes.
Le gouvernement aura tous les pouvoirs et gérera la Province dans tous les domaines, éducation, police, transports ou santé, dans le cadre du budget dévolu chaque année par Londres. L'assemblée devra décider si elle se donne le pouvoir de lever des impôts. Le transfert du pouvoir de l'administration britannique aux instances locales doit prendre environ dix-huit mois. L'assemblée d'Ulster doit, avant octobre, définir le champ d'action des institutions communes à Dublin et Belfast qui formeront un conseil des ministres dit "Nord-Sud". Ce conseil devrait limiter ses interventions à des questions communes, comme les pêches, le tourisme ou l'agriculture, mais les nationalistes entendent élargir au maximum le champ d'action de ces instances.
Parallèlement, une commission internationale doit étudier une réforme du RUC, la police d'Irlande du Nord, à 94 % protestante. Une autre commission est chargée du désarmement des milices, tandis que tous les prisonniers ayant renoncé à la violence seront libérés d'ici deux ans. L'accord prévoit enfin l'établissement d'un Conseil des Îles britanniques qui doit réunir les représentants des deux Irlandes, du pays de Galles, d'Écosse et d'Angleterre.
F. S.
©Libération