
Lors des Pâques sanglantes d'avril 1916, un millier d'insurgés irlandais s'emparèrent d'une partie de Dublin pendant une semaine. Elle aurait pu rester dans l'histoire de l'Irlande, comme l'une de ces insurrections anti-anglaises qui, périodiquement, secouent le pays. La violence de la répression anglaise, l'exécution de Patrick Pearse, James Connolly et d'autres chefs du mouvement nationaliste (quinze en tout) allaient au contraire favoriser le ralliement de la population au Sinn Féin, le parti nationaliste irlandais, créé en 1902 par Arthur Griffith, journaliste de Dublin. Le Sinn Féin exigeait que l'Irlande devienne une république indépendante de la Grande-Bretagne et que soit mis un terme au mouvement de partition amorcé par la force dans l'Ulster en majorité protestant. Lors des élections de 1918, les candidats du Sinn Féin remportèrent soixante-treize des cent six sièges dévolus à l'Irlande au sein du Parlement britannique. Parmi les élus, Eamon De Valera, ancien chef de l'insurrection de 1916, condamné à mort puis finalement gracié, Arthur Griffith et Michael Collins le chef des Irish Volunteers (volontaires irlandais) qui se feront plus tard connaître sous le nom de Irish Republican Army (IRA). Fidèles à leurs exigences, les partisans du Sinn Féin boycottèrent Westminster et s'érigèrent, le 21 janvier 1919, en une Assemblée d'Irlande (Dáil Éireann), proclamant l'indépendance de l'Irlande avec De Valera pour président.
Londres ne pouvant tolérer un tel affront, la réplique fut immédiate et des unités formées avec d'anciens combattants de 1914 et des loyalistes protestants furent chargées de "pacifier" le pays. Les Black and Tans firent régner une véritable terreur à laquelle répondit l'action déterminée de l'IRA. Sous la pression de l'opinion internationale, le Parlement britannique promulgua le Government of Ireland Act en 1920, qui offrait une double autonomie (Home Rule) aux six comtés protestants de l'Irlande du "Nord" et aux vingt-six comtés catholiques de l'Irlande du "Sud". La majorité protestante d'Irlande du Nord accepta ce Home Rule limité et élut son propre parlement en mai 1921. Cette partition fut toutefois rejetée par la minorité catholique romaine du Nord et par la majorité du Sud. Les efforts déployés pour mettre en place un nouveau gouvernement au sud ne contribuèrent qu'à renforcer la position du Sinn Féin. Une trêve mit fin à la guérilla le 11 juillet. Les négociations entre les représentants du Dáil et le Premier ministre britannique David Lloyd George aboutirent à la signature d'un traité le 6 décembre 1921. Aux termes de ce traité, les vingt-six comtés de Saorstát Éireann devenaient l'Irish Free State (État libre d'Irlande) avec un statut de dominion au sein du Commonwealth, comparable à celui du Canada, et d'un serment d'allégeance au roi d'Angleterre différent. Le Dáil ratifia le traité le 15 janvier 1922, par soixante-quatre voix contre cinquante-sept. De Valera, opposé au traité, démissionna de son poste de président et fut remplacé par le fondateur du Sinn Féin, Arthur Griffith. Michael Collins, autre chef de file du Sinn Féin, fut nommé président du gouvernement provisoire.
L'État Libre d'Irlande (1922-1937)
De Valera et les dissidents du Sinn Féin exigèrent la reprise de la lutte contre la Grande-Bretagne et dénoncèrent le traité. La guerre civile reprit avec encore plus de sauvagerie, des centaines d'hommes, dont des chefs de file républicains comme Collins y perdirent la vie. Parallèlement, le Dáil, mené par William Thomas Cosgrave, rédigea une constitution instituant un parlement bicaméral : le Dáil Éireann (Chambre des représentants) et le Seanad Éireann (Sénat). Cette Constitution fut adoptée le 11 octobre 1922. Après approbation par le Parlement britannique, elle entra en vigueur le 6 décembre. Le gouvernement officiel de l'État libre fut immédiatement institué, Cosgrave assumant le rôle de président du Conseil exécutif. En avril 1923, les républicains, rompant avec leur précédente tactique, mirent fin à la guérilla, suffisamment tôt pour pouvoir participer aux élections nationales. Aucun des deux partis en lice ne parvint, lors des élections du mois d'août, à s'arroger la majorité. Cosgrave resta toutefois au pouvoir et De Valera conduisit les républicains à boycotter le Dáil. Cosgrave mit sur pied un gouvernement viable qui parvint à conclure un accord avec la Grande-Bretagne, le tracé de la frontière entre l'État libre et l'Irlande du Nord fut confirmé en décembre 1925.
L'État libre était devenu membre du Commonwealth en 1923 et avait créé, l'année suivante, un précédent pour les autres pays membres en envoyant son propre ambassadeur à Washington. Le statut de Westminster adopté en 1931 permit à l'Irlande de dénouer les liens qui l'unissaient à la Grande-Bretagne par la loi.
L'année suivante, le parti d'Eamon De Valera, le Fianna Fáil (fondé en 1926), remporta les élections. Placé à la tête du Conseil exécutif, De Valera mit en œuvre une politique de séparation totale. Le serment d'allégeance prêté au roi d'Angleterre fut supprimé, le gouverneur général neutralisé, la citoyenneté impériale répudiée. De Valera suspendit ensuite le paiement d'annuités d'achat qui, selon les Britanniques, leur étaient légalement dues. Ces dissensions entraînèrent une guerre douanière prolongée qui a énormément nui à l'économie de l'État libre. Parallèlement, le gouvernement adopta des mesures destinées à permettre au pays de subvenir lui-même à ses besoins. Parmi les initiatives qui furent alors prises figurent la hausse des impôts sur le revenu des personnes fortunées, la mise en place d'un tarif douanier et d'un contrôle sur les capitaux étrangers investis dans l'industrie irlandaise. En juin 1935, De Valera renforça ses liens politiques avec l'IRA. En même temps, une nouvelle constitution se profilait peu à peu. En 1936, le Fianna Fáil, en collaboration avec d'autres groupes du Dáil, parvint à faire adopter une loi qui abolissait le Seanad, détracteur de longue date des politiques de De Valera. Le Dáil fonctionna alors comme un parlement unicaméral jusqu'au terme du mandat de ses membres. Profitant de l'abdication du roi Édouard VIII, le Dáil vota, en 1936, une loi qui retirait de la Constitution de l'État libre toute référence au roi d'Angleterre et qui supprimait le poste de gouverneur général.
Le mandat de cinq ans du Dáil expira en juin 1937. Lors des élections qui suivirent, De Valera et le Fianna Fáil furent de nouveau portés au pouvoir et, lors d'un référendum qui eut lieu en même temps, l'électorat approuva une nouvelle Constitution qui abolissait l'État libre d'Irlande et créait l'Eire, "État démocratique, indépendant et souverain". La Constitution instituait un corps législatif bicaméral comprenant un nouveau Seanad composé de soixante membres et l'élection du président de la République au suffrage universel. Censée s'appliquer à l'ensemble de l'Irlande, la Constitution ne devait entrer en vigueur, en Irlande du Nord, qu'après l'unification. Toute référence à la Grande-Bretagne et au Commonwealth avait disparu. En 1938, l'écrivain et patriote irlandais, Douglas Hyde, fut élu premier président de l'Eire et De Valera Premier ministre. Malgré les pressions de Roosevelt et de Churchill, l'Eire resta neutre durant la Seconde Guerre mondiale, apportant la preuve de son indépendance. L'immédiat après-guerre, l'effondrement économique de la Grande-Bretagne et de l'Europe amenèrent la défaite du Fianna Fáil lors des élections de février 1948. John Aloysius Costello fut nommé Premier ministre à la tête d'une coalition de six partis menée par le Fine Gael (parti unifié d'Irlande). Il se montra partisan d'une baisse des prix et des impôts, d'une hausse de la production industrielle et d'une intensification des relations commerciales avec la Grande-Bretagne. En novembre 1948, Costello encouragea le Dáil à adopter le Republic of Ireland Bill (loi sur la république d'Irlande).
La République d'Irlande (1949)
Le 18 avril 1949, le lundi de Pâques marquant le trentième anniversaire des Pâques sanglantes, l'Eire devint la république d'Irlande, officiellement libre de toute allégeance au roi d'Angleterre et indépendante du Commonwealth. Le mois suivant, le Parlement britannique confirma le rattachement de l'Irlande du Nord au Royaume-Uni, tant que le Parlement irlandais n'en déciderait pas autrement. Cette décision permit à l'Irlande de conserver les avantages économiques liés à l'appartenance au Commonowealth et d'accorder par conséquent, aux citoyens irlandais vivant au sein du Royaume-Uni, les mêmes droits qu'aux citoyens britanniques, l'Irlande consentant les mêmes avantages aux citoyens britanniques résidant dans la république, à l'exception des droits politiques. La république adhéra à l'Organisation des Nations unies (ONU) le 14 décembre 1955, mais refusa d'entrer dans l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), dont était membre le Royaume-Uni, toujours en possession de l'Irlande du Nord.
La fin des années 1950 vit l'arrivée sur la scène d'une nouvelle génération d'hommes politiques qui n'avaient pas connu la guerre civile. Dès 1957, le Premier ministre Costello, estimant que les actes terroristes nuisaient aux relations de son pays avec la Grande-Bretagne et tendaient à prolonger la partition de l'Irlande, demanda la mise en œuvre de mesures sévères contre l'IRA. De Valera lui succèda en 1957, déclarant publiquement que l'union ne pouvait être imposée par la force. La lassitude de l'opinion publique, le vieillissement des cadres conduisit l'Armée républicaine irlandaise à annoncer, en février 1962, son intention de renoncer à la lutte armée.
En juin 1959 De Valera, alors âgé de soixante-dix-sept ans, fut élu président, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et Sean Francis Lemass fut nommé Premier ministre. Lemass et John Mary Lynch, son successeur, s'employèrent tous deux à dynamiser l'économie irlandaise. L'Irlande rompit avec son splendide isolement, se fit plus discrète sur la question de l'Ulster et se rapprocha économiquement de la Grande-Bretagne et de l'Europe. En 1965, la Grande-Bretagne supprima pour quinze ans, par un accord bilatéral, la quasi-totalité des droits de douane sur les marchandises irlandaises et l'Irlande en fit autant.
La reprise des affrontements intercommunautaires en Irlande du Nord donna lieu à de nouveaux actes terroristes fomentés par la branche provisoire de l'IRA, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la République irlandaise. En 1971, le Dáil interdit l'acquisition ou la détention d'armes destinées à être utilisées en dehors des frontières de l'Irlande. En 1972, le gouvernement exigea la remise de toutes les armes à feu. L'Irlande signa par ailleurs, en 1972, un traité d'adhésion à la Communauté européenne (qui s'appelle désormais Union européenne), qui entra en vigueur le 1er janvier 1973. Cette décision fut approuvée par 83 p. 100 des électeurs et mit un terme, par référendum, au statut constitutionnel particulier dont bénéficiait l'Église catholique romaine.
Transferts de pouvoir
La coalition Fine Gael (parti travailliste) l'emporta d'une courte majorité lors des élections de 1973 et le chef de file du Fine Gael, Liam Cosgrave, devint ainsi Premier ministre. En 1977, le Fianna Fáil fut de nouveau porté au pouvoir au sein d'un gouvernement mené par Lynch auquel succéda Charles Haughey en 1979.
À la fin des années 1970, et au début des années 1980, le gouvernement irlandais se retrouva confronté à d'importants problèmes : multiplication des actes terroristes perpétrés par la branche provisoire de l'IRA dans le Nord, faiblesse de l'économie associée à un fort endettement du gouvernement et à une hausse du chômage. Les élections qui suivirent virent l'alternance fréquente, induite par le système de représentation proportionnelle, du Fianna Fáil et du Fine Gael, qui formait une coalition avec différents partis minoritaires. Les élections de 1981 virent la victoire d'un gouvernement de coalition à la tête duquel fut brièvement placé Garret Fitzgerald, chef de file du Fine Gael. Les élections de février 1982 portèrent Haughey au pouvoir, mais celles organisées à la fin de la même année marquèrent le retour de Fitzgerald. En 1985, Fitzgerald conclut un pacte avec la Grande-Bretagne conférant à la république d'Irlande un rôle consultatif dans les affaires de l'Irlande du Nord. Fitzgerald demeura Premier ministre jusqu'en 1987, date à laquelle lui succéda Haughey qui obtint la majorité au Dáil dès le premier tour. Après les élections peu concluantes de juin 1989, Haughey forma un nouveau gouvernement de coalition. En novembre 1990, Mary Robinson fut élue président sans le soutien des principaux partis. Partisane de la lutte pour les droits de la femme et les libertés civiques, Mary Robinson est la première femme à occuper un poste aussi élevé au sein de la république d'Irlande.
L'Irlande signa le traité de l'Union européenne à Maastricht en décembre 1991, après avoir obtenu la faveur d'une clause spéciale garantissant que les lois irlandaises sur l'avortement ne seraient pas, par la suite, remises en cause par les politiques menées par l'Union européenne. Le traité fut ratifié par 69 p. 100 de "oui" lors d'un référendum national organisé en juin 1992. Accusé d'avoir été impliqué dans des scandales, Haughey démissionna de son poste de Premier ministre et de chef de file du Fianna Fáil au début de l'année 1992. Son ministre des Finances, Albert Reynolds, fut choisi pour le remplacer. Renynolds parvint à conserver ses fonctions après les élections de novembre 1992. Toutefois, les résultats insuffisants qui émergèrent de ces élections, lors desquelles le Fianna Fáil comme le Fianna Gael perdirent certains de leurs sièges au profit du Parti travailliste, conduisirent à la formation d'une coalition Fianna Fáil — Parti travailliste. Lors d'un référendum organisé en parallèle, les électeurs se montrèrent favorables à des propositions visant à permettre la diffusion en Irlande d'informations concernant l'avortement et légalisant les voyages effectués à l'étranger pour subir un avortement. Ils rejetèrent, en revanche, un amendement constitutionnel qui aurait autorisé l'avortement dans la république dans un nombre limité de cas. Ces changements ne furent toutefois pas entérinés par la Cour suprême irlandaise qui, en juillet 1993, décida de maintenir l'interdiction faite à une clinique de Dublin de publier des informations en matière d'avortement.
Néanmoins, en mars 1995, le Dáil et le Seanad approuvèrent une loi légalisant la circulation d'informations sur les services fournis en dehors de l'Irlande en matière d'avortement. C'est le gouvernement mené par le Fianna Gael, élu en décembre 1994 après l'effondrement en novembre du parti de coalition Fianna Fáil — Parti travailliste au pouvoir depuis janvier 1993, qui soumit ce projet de loi au Dáil. L'effondrement de la coalition a été précipité par la nomination peu opportune, par Reynolds, d'un nouveau ministre de la Justice, décision qui encouragea le Parti travailliste à retirer son soutien au Fianna Fáil. Durant le mois de chicanes politiques qui s'ensuivit et avant qu'une nouvelle coalition ne soit formée, le Parti travailliste (troisième force politique du pays) parvint à obtenir certaines concessions importantes du gouvernement en contrepartie de son appui à la coalition menée par le Fianna Gael, qui comprenait également le Parti Démocrate de Gauche. Le chef de file du Fianna Gael, John Bruton, fut nommé Premier ministre et Dick Spring, secrétaire du Parti travailliste, ministre des affaires étrangères et vice-Premier ministre.
Ces dernières années, le gouvernement irlandais a joué un rôle clef, redoublant d'efforts pour parvenir à la paix en Irlande du Nord. Les négociations avec le gouvernement britannique à ce sujet atteignirent un sommet le 15 décembre 1993, suite à une déclaration faite à Downing Street et signée par Reynolds, le Premier ministre du moment, ainsi que par son homologue John Major. Il s'agissait d'une déclaration de "principes fondamentaux" en vue d'un règlement du conflit qui stipulait que tout changement constitutionnel de la position de l'Irlande du Nord devait être approuvé par une majorité de la population. Parallèlement, le gouvernement britannique affirma sa volonté d'adopter des lois qui permettraient, le cas échéant, de créer une Irlande unifiée et le gouvernement irlandais fit connaître son intention de supprimer de la Constitution irlandaise, dans le cas d'un règlement global du conflit, toute revendication territoriale en Irlande du Nord afin de refléter le principe de libre consentement. Les deux parties s'accordèrent également pour dire que le Sinn Féin ne pourrait se joindre au processus de règlement du conflit qu'à partir du moment où l'IRA instaurerait un cessez-le-feu permanent. L'annonce d'un cessez-le-feu par l'IRA, le 31 août 1994, fut bien accueillie par Reynolds, disposé, avant le gouvernement britannique, à croire qu'il s'agissait d'une mesure permanente. Reynolds rencontra le chef de file du Sinn Féin, Adams, et celui du Parti travailliste social-démocrate, John Hume, une semaine après que l'annonce eut été faite. Le gouvernement fit part, en octobre, de ses propositions visant à abroger la loi de 1976, relative à la prise de mesures d'urgence (emergency powers act). La décision d'abrogation fut finalement entérinée par le gouvernement Bruton en février 1995. Le changement de gouvernement survenu en décembre 1994 n'eut pas d'effet sur la politique de la police irlandaise à l'égard du processus de paix en Irlande du Nord, et le gouvernement maintint son engagement de faire tout ce qui était en son pouvoir pour assurer son succès. Neuf membres de l'IRA furent relaxés au cours du mois de décembre et cinq autres en février 1995, lors d'un mouvement visant à maintenir les résultats positifs obtenus jusqu'alors. Le 22 février 1995, Bruton et Major ont rendu public un accord commun devant servir de base de travail lors de toute négociation constitutionnelle entre partis entamée en vue d'un règlement durable du conflit avec l'Irlande du Nord. Parmi les principales dispositions figurent la création d'une Assemblée élue en Irlande du Nord, l'établissement "d'un organisme nord-sud" dont le pouvoir exécutif, l'organe de contrôle et d'autres fonctions seraient définis en dernier ressort par l'Assemblée d'Irlande du Nord et par le Parlement irlandais ainsi que la mise en place d'une conférence intergouvernementale permanente entre la Grande-Bretagne et l'Irlande, composée de membres permanents. Le gouvernement irlandais confirma, par ailleurs, son intention de proposer des projets de loi afin d'amender la Constitution et de faire disparaître toute revendication territoriale ou juridictionnelle en Irlande du Nord.