Un attentat fait au moins 28 morts Samedi à Omagh
Un carnage contre la paix en Irlande du Nord
L'explosion d'une voiture au milieu de la foule est attribuée à "l'IRA véritable", un groupe opposé aux accords signés à Dublin au mois d'avril.
Le Lundi 17 août 1998.
IRA : le défi des ultras.
Omagh envoyé spécial.
De simples fleurs des champs, retenues en bouquets par du papier journal, et les larmes d'une fillette, racontent le deuil d'Omagh. Plus que le silence de ces quartiers déserts, plus que l'amas de décombres qui ferment encore le haut de la rue principale, c'est le recueillement mortifié de sa population qui laisse deviner la force du traumatisme.
Au sortir des églises ou des temples, oublieux de leur confession, les habitants se dirigeaient tous, hier, vers les lieux de l'explosion de la veille. Une procession ininterrompue de familles, les visages uniformément fermés par la douleur, les regards vidés par le refus de croire à un tel carnage. Sans se connaître, ils se saluent d'un signe de tête, gravement, reconnaissant en l'autre son égal : un rescapé.
La veille, samedi 15 août, dans l'après-midi, une foule considérable, catholiques et protestants confondus, se pressait dans le centre-ville. "C'est la semaine du carnaval, il devait y avoir un défilé", explique Frank Devlin qui tient un stand de paris hippiques. Soudain, la police demande aux passants d'évacuer la zone : un appel anonyme a prévenu d'un attentat. Les gens s'exécutent, mais sans le savoir, ils se dirigent tout droit sur le lieu où a été placée la bombe.
15h10 : une Vauxhall Astra de couleur marron explose. La charge, une bombe de 250 kg, ravage tout. Un immeuble s'effondre. Le bilan est le plus lourd jamais enregistré en trente ans de troubles : 28 morts et 220 blessés, dont plusieurs enfants. Deux morts (un adolescent et une accompagnatrice) et treize blessés appartiennent à un groupe d'Espagnols en séjour linguistique.
Les télévisions diffusent peu après les images du carnage : des silhouettes de femmes, d'hommes et d'enfants apparaissent derrière l'épaisse fumée blanche. Puis les premiers cris, les pleurs et ces visages encore tachés de sang qui cherchent du regard un proche, un soutien. Un témoin filme avec son Caméscope : le chaos est intégral, les corps déchiquetés jonchent la chaussée. Une mère de famille hurle, les yeux fixés sur une poussette. La sienne, sans doute, mais elle est vide... L'image qui a le plus choqué est celle de cette petite-fille de cinq ans, assise par terre et qui, abasourdie, ignore ce qui vient de se passer. Elle jette furtivement un regard à l'homme qui la filme et demande sa maman... Hier soir, la foule se pressait encore à l'hôpital d'Omagh pour lire la liste des victimes.
Les hommes politiques de tous bords ont parlé d'une seule voix. Le Premier ministre Tony Blair a interrompu ses vacances en France pour rejoindre Belfast hier. Il a indiqué qu'il rencontrerait au plus vite le Premier ministre élu par la toute nouvelle assemblée, le protestant David Trimble, tout comme Gerry Adams, le leader catholique du Sinn Féin, la branche politique de l'IRA, qui a condamné l'attentat. Hier soir, les soupçons se portaient sur le groupe républicain dissident, "l'IRA véritable". Selon les policiers, l'explosion est identique à celle qui a provoqué d'importants dégâts le 1er août dans la petite ville de Banbridge. Un attentat que le groupe dissident avait revendiqué deux jours plus tard.
L'un des enjeux du dernier référendum était le désarmement des groupes paramilitaires et en mai, de nombreux protestants qui ont voté "non" avaient reproché au Premier ministre de la province, David Trimble, d'avoir signé un pacte avec les catholiques sans que le désarmement des groupes dissidents de l'IRA soit effectif. Côté protestant, les reproches se multiplient pour estimer que Gerry Adams n'a pas su contrôler "ses" dissidents. Les protestants risquent de demander à Londres le report de la libération des prisonniers membres de l'IRA, dont une vingtaine devait être élargie d'ici dix jours. C'est le premier vrai risque de blocage dans le processus de paix.
DIDIER FRANÇOIS
NATHALIE LAVERGNE
©Libération
ANALYSE
Après la paix, l'implosion du camp nationaliste
Une fraction extrémiste de l'IRA dénonce le "trahison" de Gerry Adams.
Le Lundi 17 août 1998.
IRA : le défi des ultras.
Il y a la mort d'un enfant de 18 mois, cette femme enceinte déchirée, la foule du samedi paisible réduite au carnage. Il y a le sang, les larmes et la colère. Mais la bombe d'Omagh n'a pas eu seulement pour effet d'assassiner la vie. Elle a été fabriquée pour radicaliser la communauté protestante d'Irlande du Nord, elle a été transportée pour fragiliser le processus de paix et encore au-delà, elle a été mise à feu pour détruire l'unité du camp nationaliste irlandais.
Cette unité a toujours été la priorité des républicains. Sur l'autel de la cohésion interne, l'IRA a parfois sacrifié jusqu'à sa propre logique. Ainsi, c'est pour sauvegarder son unité que, dix-huit mois après le cessez-le-feu d'août 1994, l'Armée Républicaine Irlandaise a repris, pour un temps, les hostilités. Le processus de paix était enlisé. John Major, Premier ministre britannique, multipliait exigences et vexations à l'égard de Sinn Féin, le parti républicain. La révolte grondait au sein de l'IRA. D'autant que la direction clandestine avait violé sa propre Constitution, proclamant le cessez-le-feu sans le soumettre au vote de ses délégués.
Sécession.
C'est finalement en juillet 1997, pour permettre à Sinn Féin d'entrer en négociations directes avec Londres, que l'IRA annonce une trêve durable. Une fois encore, la direction de l'IRA ne prend aucun risque. Elle prend seule la décision et ne réunit sa convention que trois mois plus tard. Non pour débattre de l'opportunité d'un cessez-le-feu mais pour l'entériner. La méthode est vigoureusement contestée par certains officiers républicains. Qui le font savoir !. Structuré militairement et parfaitement discipliné, le mouvement clandestin étale rarement ses divergences. En octobre 1997, elles éclatent pourtant au grand jour. Quelques membres de Sinn Féin convoquent la presse et font sécession. Une vingtaine de responsables locaux de l'IRA claquent la porte. Le mouvement républicain laisse passer l'orage. Gerry Adams, président de Sinn Féin, explique qu'un processus de paix "laisse toujours des gars sur le bord de la route".
"Traîtrise".
Emmenés par Bernadette Sands, súur du député républicain Bobby Sands, mort en grève de la faim en 1981, quelques nationalistes créent le "Comité des 32", référence aux 32 comtés composant l'île d'Irlande. On y dénonce la "traîtrise" que représente le cessez-le-feu. Des émissaires de l'IRA sont envoyés par le "conseil de l'armée" pour raisonner les protestataires. On compte quelques rebelles dans les comtés du Sud Armagh et Tyrone. Il y a des grincements de dents jusque dans les "unités" de Belfast. Bientôt, on apprend qu'un quartier-maître de l'IRA, ancien chef d'état-major, a rejoint la dissidence. Son nom circule. Il était responsable des explosifs et avait accès à plusieurs caches d'armements. L'IRA minimise toujours.
En septembre 1997 pourtant, à l'ouverture des pourparlers de paix, un commando factieux prend pour cible le petit commissariat de Markethill. C'est parti. L'attentat est revendiqué par "l'IRA de la continuité". Jusqu'en février 1998, et son extinction de fait, ce mouvement frappera une dizaine de fois. Entre-temps, un autre groupe voit le jour. Baptisé en toute simplicité "Oglaigh na hEireann" (IRA, en gaélique), ou "IRA véritable", il signe une première attaque au mortier, le 10 mai. L'affaire est sérieuse. Au fil des opérations, c'est en centaines de kilos que se comptent les explosifs utilisés. L'IRA, la vraie, est sur les dents. A plusieurs reprises, ses hommes empêchent des attentats. Des dissidents sont surveillés. D'autres sont menacés. Jusqu'au cœur de Belfast, des témoins ont vu des républicains désarmer à temps un ancien camarade. L'armée clandestine ne s'interroge plus sur la réalité de la scission mais sur sa capacité de nuisance.
Rendre les armes. Avec Omagh, pour la première fois de sa vie, Gerry Adams a "condamné sans équivoque" un attentat républicain. Mais ce mot historique ne suffira pas à convaincre les unionistes. La bombe a frappé une ville majoritairement catholique, dirigée par un conseil municipal nationaliste et républicain. Mais ces faits avérés ne suffiront pas non plus à calmer les protestants. Avec David Trimble, leur chef, ils exigent que l'IRA rende les armes. Or c'est impossible. Pour elle, confisquer les fusils, c'est changer la trêve politique en reddition militaire. Ceux qui ont posé la bombe d'Omagh savent dans quelles contradictions ils enferrent leur communauté. Ils savent aussi qu'ils précipitent l'IRA en terre de périls.
SORJ CHALANDON
©Libération
La spirale des irréductibles
Comme au Proche-Orient, la violence vient d'une minorité.
Le Lundi 17 août 1998.
IRA : le défi des ultras.
Un processus encore fragile.
15 décembre 1993 : Déclaration anglo-irlandaise qui offre à Sinn Féin d'intégrer les pourparlers en échange d'un cessez-le-feu de l'IRA.
31 août 1994 : L'IRA annonce "la cessation complète de [ses] opérations".
8 mars 1995 : Bill Clinton reçoit Gerry Adams à la Maison Blanche.
9 février 1996 : L'Ira rompt la trêve : une bombe fait 2 morts à Londres.
10 juin : Ouverture des pourparlers, sans Sinn Féin.
25 juin 1997 : Après six mois de cessez-le-feu de l'IRA, Blair invite Sinn Féin à la table des négociations.
10 avril 1998 : Signature de l'accord de paix.
10 mai : L'accord est ratifié par la base de Sinn Féin, mais le même jour, "l'IRA véritable" revendique un attentat au mortier.
22 mai : Les Irlandais du Nord et du Sud plébiscitent l'accord par référendum.
"Il faut savoir terminer une guerre."
En paraphrasant Maurice Thorez lors des grèves de 1936, on pourrait résumer le dilemme des combattants de causes plongeant leur légitimité dans les profondeurs de l'Histoire, et qui, un jour, refusent le compromis qu'on leur impose.
En Irlande du Nord aujourd'hui comme au Proche-Orient hier, des minorités d'activistes ayant tout sacrifié à leur cause refusent la logique d'un processus de paix qui les prive d'une victoire totale, et s'enferment dans une spirale de plus en plus violente. Dans ces deux cas comme dans celui, quelque peu différent en l'absence de processus de paix, du Pays basque espagnol, les jusqu'au-boutistes choisissent d'ignorer les règles démocratiques élémentaires pour s'auto-proclamer avant-garde, au nom d'une légitimité de plus en plus douteuse.
Clivages.
En Irlande comme en Israël/Palestine, ce sont les processus de paix, salués universellement comme des gestes porteurs d'espoir, qui ont exacerbé les clivages. L'attentat d'Omagh intervient alors que l'accord de Stormont a été majoritairement approuvé par référendum dans les deux Irlandes, et que les institutions en découlant se sont mises en place. De même, c'est avec le processus de paix israélo-palestinien que la violence a atteint son paroxysme, qu'il s'agisse de la vague d'attentats-suicide d'islamistes du printemps 1996, ou, de l'autre côté, de l'assassinat d'Yitzhak Rabin par un extrémiste religieux juif. Cas de figure différent au Pays basque : pas de processus de paix, mais un contexte d'État démocratisé et de forte autonomie régionale qui tranche radicalement avec la dictature franquiste des débuts de l'ETA. Au point que le pouvoir est détenu par un parti nationaliste ayant choisi la voie démocratique.
Dissidence.
Ces développements ont fait éclater l'unité de mouvements qui, des décennies durant, avaient lutté pour un idéal commun. Jusqu'au jour où la possibilité de réaliser un "compromis historique" apparaît à une partie des militants comme une "trahison" qui justifie le recours aux moyens extrêmes. Il en va ainsi d'une partie des Palestiniens face au renoncement par Yasser Arafat à "toute" la Palestine, des Israéliens qui ont accusé Rabin de brader la "terre promise", ou, aujourd'hui, de ces dissidents de l'IRA qui refusent de renoncer au rêve de réunification irlandaise. Peu importe, dans ce dernier cas, qu'une majorité de catholiques comme de protestants ait accepté ce compromis, pas plus qu'hier le soutien (alors majoritaire) au processus proche-oriental n'avait empêché les extrémistes de continuer leur combat.
Placée dans cette situation, une minorité d'activistes choisit de puiser sa légitimité dans le sacrifice passé de ses compagnons d'armes. Ainsi, la súur de Bobby Sands se trouve-t-elle aujourd'hui avec les soldats de la "vraie IRA". Hier, le Hamas avait habilement repris à son compte le culte des "martyrs" et les symboles de la lutte que la résistance palestinienne avait forgés, pour systématiquement saper l'autorité d'Arafat et mieux accuser le vieux leader de "trahison".
Un seul cas récent résiste à cette analyse : l'Afrique du Sud, où la légitimité sans équivalent de Nelson Mandela a permis de réduire très vite la volonté des extrémistes blancs ou noirs de refuser le compromis historique. Au Proche-Orient, au Pays basque ou en Irlande du Nord, en revanche, il ne manque pas de desperados prêts à tout faire sauter au nom d'un idéal perdu. Et personne pour les arrêter.
PIERRE HASKI
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Terreur
Le Lundi 17 août 1998.
IRA : le défi des ultras.
Le processus de paix, mis en marche en Irlande du Nord grâce aux accords du dernier vendredi saint, est fondé sur des principes démocratiques. Ce fut - et reste - un pari à haut risque, mais il ne pouvait en aller autrement si l'on voulait avoir une chance d'échapper à une logique tribale dont le déchaînement a déjà fait plus de 3 500 victimes : que chaque individu concerné se prononce en son âme et conscience, le plus loin de tout automatisme communautaire, au-delà de l'alternative suicidaire du tout ou rien.
C'est ce qui s'est passé lors du référendum sur la paix, approuvé par une très forte majorité de catholiques et par un peu plus de 50 % de protestants, pour une fois confondus dans le rejet de la violence. Même si les élections qui ont suivi, et qui ont donné à l'Ulster un Premier ministre protestant, ont confirmé ce dont on se doutait : la profondeur du réflexe communautaire, qui exigera sans doute une ou deux générations avant de céder réellement à la raison.
La perspective d'une véritable paix démocratique reste donc fort lointaine. L'idée d'un compromis qui serait accepté par les deux communautés n'en est pas moins viscéralement insupportable à des extrémistes qui se sont auto-désignés en bourreaux d'une caricature de justice qui a tous les aspects de la terreur. On se doutait depuis trois mois qu'ils étaient prêts à tout pour faire dérailler le processus de paix et conserver leur statut de chefs de guerre. On sait aujourd'hui qu'il importe peu à ces psychopathes, terrifiés par un éventuel adieu aux armes, de déchiqueter les corps de ceux dont ils se réclament sans aucune légitimité. On peut même penser que ce n'est plus tellement pour remporter une impossible victoire qu'ils assassinent, mais parce qu'ils ne savent plus faire qu'une chose : tuer, en attendant de périr à leur tour. Ce que l'on appelle sous d'autres latitudes le syndrome du martyr.
Et qui exige en réponse autant de résolution que de sang froid.
JACQUES AMALRIC
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A Omagh, "aucune excuse à une telle atrocité"
Trois jours après l'attentat le plus meurtrier d'Irlande du Nord, la stupeur n'a pas quitté les habitants d'Omagh, qui se pensaient à l'abri.
Le Mardi 18 août 1998.
Omagh envoyé spécial.
La nuit avance, la fatigue gagne, mais rien ne les ferait bouger. Depuis plusieurs heures déjà, ces volontaires accourus de toute la région pour aider les secouristes à transporter les blessés savent que leur présence à l'hôpital d'Omagh n'est plus vitale. Mais ils ne peuvent se résoudre à partir. Aucun ne s'en sent la force. Trop d'horreur et la mort, dans sa proximité obscène, les ont profondément bouleversés. Ces solides gaillards, fermiers ou ouvriers, craignent de devoir affronter seuls leur promesse de cauchemar. Alors ils se serrent les coudes, autour d'une tasse de thé, tentent de réconforter les familles de victimes qui attendent, angoissées, des nouvelles des proches. Un marathon imposé à leur conscience dans l'espoir d'en effacer l'insoutenable.
"La ville la plus sûre".
Épuisé, enfin, David craque. "Avez-vous jamais ramassé un membre humain ? Avez-vous déjà vu quelqu'un mourir dans vos bras ?" Les larmes inondent ses yeux rougis. Un ami le réconforte, qui vient pourtant d'apprendre la mort de son frère, adolescent de 16 ans, dont le corps repose à la morgue. "Rien ne prépare les gens à une telle boucherie, confie un psychiatre de la cellule d'urgence. Pourtant, l'Ulster flirte avec la violence depuis trente ans. Seulement, jamais un attentat n'avait été aussi monstrueux, par le choix de la cible, le nombre de victimes, alors que la paix semblait si proche. Les habitants d'Omagh sont d'autant plus traumatisés que, durant la guerre, ils étaient persuadés de vivre dans la ville la plus sûre de la province."
Omagh ne manque pas de caractère.
>Un bourg rural plutôt agréable, avec de jolies bâtisses aux jardins soigneusement entretenus, étagés entre collines et rivières. Une population de 20 000 habitants, à 60 % catholiques, mais dont les deux communautés ont toujours cohabité dans une relative bonne entente. Les sièges de la municipalité sont harmonieusement répartis entre toutes les formations, avec une nette majorité de républicains au conseil de district. Les villages alentour sont en effet, de toujours, des bastions de Sinn Féin, dont l'un des élus, Francie Mackey, a toutefois été exclu en juin dernier pour avoir appelé publiquement à s'opposer aux accords de paix "par tous les moyens possibles". Aujourd'hui, même ses anciens camarades exigent sa démission.
Trois générations.
Kevin Skelton vit à Drumquin, village aux fortes traditions catholiques. Il a perdu sa femme dans l'attentat. Ses trois filles sont blessées. "Je suis tout aussi irlandais que n'importe qui et qu'on ne vienne pas me dire que ceux qui ont fait ça avaient un quelconque but politique, assène-t-il, jamais je ne l'accepterai." Le père James Grimes, curé de la paroisse de Whitecross, assiste sa famille dans la douleur. Trois générations ont été fauchées par la bombe : la grand-mère de 76 ans, sa fille de 29 ans et son enfant de 18 mois. Pour lui, "il ne peut y avoir aucune excuse à une telle atrocité. Et certainement pas la religion".
Rapidement, la police a arrêté hier cinq membres présumés d'une scission de l'Armée Républicaine Irlandaise (IRA). Une interpellation qui semble plus destinée à calmer l'opinion que motivée par les progrès de l'enquête. D'autres coups de filet sont ainsi à attendre, les franges marginales du nationalisme qui refusent la stratégie de négociation étant isolées comme jamais. Rejetés par leur communauté, condamnés par l'ensemble des forces politiques, dont Sinn Féin, pour qui ils représentent désormais une menace, les républicains dissidents vont devoir faire face à une traque conjuguée des forces de sécurité d'Ulster et d'Irlande, qui pourraient bénéficier d'une aide plus ou moins discrète des chefs de l'IRA. Car, si les critiques de ses radicaux pouvaient avoir quelque écho chez les Volunteers les plus impatients, le carnage d'Omagh devrait les avoir guéris de leurs tentations aventuristes.
Le Parti socialiste républicain irlandais (IRSP), branche politique de l'Armée nationale de libération irlandaise (Inla), opposé à l'accord de paix, s'est prononcé hier en faveur d'un cessez-le-feu et appelle tous les républicains à abandonner la lutte armée.
DIDIER FRANÇOIS
©Libération
Les ultra irlandais piégés par leur bombe
Pris de panique, ils annoncent une trêve unilatérale.
Le Jeudi 20 août 1998.
Dundalk envoyé spécial.
Dans la forme, c'est une trêve unilatérale et sans limite de temps qu'observent dès aujourd'hui les auteurs de la tuerie d'Omagh. Dans les faits, Oglaigh na hEireann, groupe catholique le plus radicalement opposé à l'accord de paix, aura capitulé en rase campagne, ultime victime de l'onde de choc émotionnelle causée par sa bombe. Ces dissidents de l'Armée Républicaine Irlandaise (IRA) auront pourtant tenté de s'accrocher jusqu'à la fin à leur intransigeance. Mardi, dans la soirée, un communiqué authentifié envoyé au quotidien Irish News revendique l'attentat de samedi comme une attaque contre "une cible commerciale, dans le cadre de la guerre avec les Britanniques. Nous offrons nos excuses aux civils".
Ultimatum d'Ahern.
La froideur du texte, la justification du crime font l'effet d'une seconde bombe. La colère bouillonne dans toutes les réactions. Bertie Ahern, Premier ministre d'Irlande, lance un ultimatum aux diverses scissions radicales du mouvement républicain, leur donnant 24 heures pour déposer les armes. Plus discrètement, les dirigeants de l'IRA font savoir qu'ils ne toléreront pas de "prélèvements sauvages" sur leurs arsenaux enterrés depuis le cessez-le-feu décrété en juillet 1997. Pourtant classé parmi les fractions "dures", l'Irish Republican Socialist Party (IRSP) admet que "la lutte armée n'a plus de raison d'être en Irlande" et suggère une pause à l'Inla, sa branche militaire.
Plus isolés que jamais, les membres d'Oglaigh na hEireann se fendent d'un second communiqué, dans la nuit de mardi à mercredi. "Conséquence directe de la tragédie d'Omagh et en réponse à l'appel de Bertie Ahern, nous entamons un processus de consultation pour définir la voie à suivre. Parallèlement, toutes les opérations militaires sont suspendues à compter de minuit." Derrière le ton martial perce les accents de la déroute.
Commerçant à Dundalk. Quelques heures auparavant, le couple le plus en vue de cette mouvance avait laissé transparaître sa peur, abandonnant à la hâte son pavillon de briques à Blackrock, village côtier au sud de la frontière. Officiellement, Michael MacKevitt, 49 ans, n'est que commerçant à Dundalk. Sa compagne, Bernadette Sands, 39 ans, mère de trois enfants, tient la caisse de leur boutique, "The Print Junction", une échoppe pimpante où l'on peut encadrer une affiche, relier un mémoire ou imprimer un T-shirt. L'un d'eux, dans la vitrine, sonne comme un avertissement : "Quand les Irlandais sourient, ils cachent quelque chose." Et de l'avis unanime, derrière la façade respectable de cette entreprise, ce sont les cerveaux de l'attentat d'Omagh qui se cachent.
Pour ses anciens camarades, Mickey MacKevitt est le chef d'état-major d'Oglaigh na hEireann, rebaptisé "IRA-véritable" par la presse. Une confession douloureuse. A la différence des autres groupes extrémistes de la galaxie nationaliste, cette très récente organisation est issue du noyau central de la famille républicaine. MacKevitt a servi l'IRA loyalement pendant 25 ans, blessé aux jambes en 1975 dans un règlement de comptes avec une faction dissidente de l'époque, il s'installe au sud, chargé de l'approvisionnement en armes. En tant que General Quarter Master ou "GQM", il est l'un des 12 membres de l'Army Executive qui nomme et contrôle les 7 officiers de l'Army Council, commandement suprême qui décidera du cessez-le-feu de juillet 1997, sans vraiment consulter ses troupes.
Dans les rangs, la grogne prend de l'ampleur. En octobre, le Conseil convoque une convention de l'armée à Gweedore, près de Donegal, pour faire entériner ses décisions. Les discussions sont âpres, les réticences particulièrement fortes parmi les unités du Sud, très traditionalistes. Les chefs de l'IRA issus des Brigades d'Ulster, architectes des accords de paix, arrachent l'approbation avec l'aide des prisonniers politiques appelés opportunément à la rescousse. L'onction arrachée au forceps laisse des traces. Un groupe de 20 officiers et vétérans démissionne. A leur tête, Michael MacKevitt et le commandant des artificiers. Quand ils créent Oglaigh na hEireann en novembre, avec les Volunteers de Dundalk et des éléments de la très radicale brigade d'Armagh, les relations se tendent avec l'IRA. Les bases d'un pacte tacite de non-agression sont toutefois jetées. La direction républicaine craint plus que tout la guerre fratricide et l'hémorragie militante. D'autant que les nouveaux venus ne cachent pas leurs ambitions.
Franges défavorisées. Pour les franges défavorisées qui fournissent ses gros bataillons au mouvement nationaliste, tout en restant très circonspectes à l'égard des négociations, la dissidence de MacKevitt ne manque pas d'attraits. D'autant que sa compagne Bernadette n'est autre que la sœur de Bobby Sands, élu député de Sinn Féin au Parlement britannique et mort le 5 mai 1981 dans une cellule de la prison de Maze, après 66 jours de grève de la faim. Un héros dans toute la communauté catholique. En acceptant la vice-présidence du Comité pour la souveraineté des 32 comtés, la vitrine politique d'Oglaigh na hEireann, elle apportait au jeune parti des lettres de noblesse inespérées.
"Traîtres et vendus".
Bernadette Sands a d'ailleurs un passé militant sans tache. C'est sans effort qu'elle dénonce désormais ses anciens camarades de Sinn Féin et la direction de l'IRA comme des "vendus" ou des "traîtres" à la cause. "J'ai la ferme conviction d'avoir été roulée", expliquait-elle lors d'un rare entretien accordé en mars au Guardian. "Ces négociations sont une farce. Certains sont prêts à n'importe quel compromis. C'est une faute, totalement inacceptable. De nombreuses personnes sont inquiètes des dérives en cours. Les gens de Dundalk partagent ce sentiment. Nous avons décidé de faire quelque chose plutôt que de grommeler en coulisses. Nous sommes devenus un étendard pour le reste du pays."
L'heure semble pourtant être venue de baisser le drapeau. Après la levée de boucliers provoquée par la première revendication d'Oglaigh na hEireann, le curé de la paroisse de Blackrock recevait un appel de Bernadette Sands. "Elle avait craqué et pleuré, morte de peur pour ses enfants", raconte le père Desmond Campbell. MacKevitt prend à son tour le combiné. "Ce qu'il m'a dit, poursuit le prêtre, et je trouve difficile de ne pas le croire, même si je ne dis pas que je le crois, c'est qu'il n'avait rien à voir, en aucune manière, avec cette affaire, qu'il avait appris qu'une bombe avait explosé à Omagh par les informations télévisées." Commentaire d'un Républicain de Belfast : "C'était ce qu'il voulait : nous donner des leçons ?"
DIDIER FRANÇOIS
©Libération