Voyage Irlandais


L'escalade des orangistes Nord-irlandais

Ils maintiennent les marches. Les catholiques se barricadent.

Le lundi 13 Juillet 1998

Belfast envoyé spécial.

 

Minuit sonne au clocher d'une église, et la nuit de Belfast s'embrase. Comme allumés par une seule main, les bûchers unionistes crachent leurs flammes vers le ciel à la mémoire de Guillaume d'Orange, monarque batave qui défit les armées catholiques sur les rives de la Boyne. Car cette bataille décisive, du 12 juillet 1690, voilà maintenant plus de trois siècles que les protestants de l'Ulster n'ont de cesse d'en fêter chaque année la victoire. Les accords de paix semblent n'y rien changer. "Parades des confréries orangistes, feux de joie dans les quartiers loyalistes, des fifres, de l'alcool et, pour finir, descentes musclées chez les papistes. On connaît la musique", résume brutalement Frances McAuley, porte-parole du comité des résidants de Springfield. Sur Springfield Road, frontière Nord du fief nationaliste des Falls, les habitants n'ont que trop souffert de ce cycle infernal. Trottoir de gauche, une rangée de maisonnettes aux fenêtres recouvertes de grillage, les façades de brique maculées de peinture, écornées par les pierres, parfois marquées d'impacts de balles. En face, un mur façon Berlin, plusieurs fois rehaussé, coiffé de pointes acérées, surveillé par des caméras. Derrière ce sinistre rideau de fer, brillent les brasiers de Shankhill, bastion des paramilitaires, les milices protestantes radicales.

"L'an passé, au coin de cette rue, un voisin a été tué par un tireur, rapporte Frances McAuley, et, il y a deux jours, une centaine de loyalistes ont tenté de franchir le mur pour nous attaquer. Les jets de cocktails Molotov sont presque quotidiens. La police ne fait rien. Alors, les gens ont peur. Pendant toute la période des marches orangistes, ils n'utilisent que les portes de derrière. Jamais les entrées principales qui donnent sur l'avenue. Certains quittent Belfast, prennent leurs vacances. Les autres s'organisent." Peu fréquentée à la lumière du jour, Springfield Road semble déserte dès que le soleil s'éteint, abandonnée aux seules patrouilles des Land Rover blindées de l'armée britannique. Pourtant, aucun de leur passage ne manque d'être précédé d'un léger coup de sifflet. Des ombres discrètes s'effacent alors dans le labyrinthe des ruelles adjacentes. Courettes, passages, impasses débordent d'une surprenante animation. Ainsi, ces deux fêtardes qui longent le terrain de football sont des virtuoses du sifflet à roulette. Leurs yeux perçants ne manquent jamais de repérer une ronde de police. Pas plus qu'un étranger au quartier n'échappera à la vigilante attention de ce couple de retraités qui prend le frais sous sa marquise.

"Nous travaillons à ce dispositif depuis le mois de septembre", poursuit la porte-parole du comité, qui a fait le tour des 1 200 maisons du district. Chaque famille participe à la surveillance nocturne, "soit une soixantaine de personnes mobilisées chaque nuit, tournant en équipe par roulement de quatre heures", précise-t-elle. Mais, à la veille de la parade orangiste, ils étaient plusieurs centaines sur tout le pourtour des Falls, simples habitants ou militants nationalistes, à vouloir s'assurer que leur ghetto ne serait pas la cible de vandales avinés. Sans compter ces jeunes volontaires, disciplinés et athlétiques, dont le rôle consiste à "défendre le quartier quoi qu'il en coûte". Adossé à un poteau, masqué par un recoin de mur, Thomas tente d'interpréter les intentions des unionistes qu'il entend chanter derrière le mur. Jamais il n'a traversé cette rue, jamais il n'a mis les pieds "de l'autre côté". Il en connaît pourtant chaque mansarde, chaque cheminée pouvant cacher un tireur embusqué. Attentif malgré la bruine persistante, la veille trop longue. Aucun habitant ne porte plus l'uniforme depuis la trêve décrétée par l'IRA. La détermination des combattants républicains reste toutefois intacte.

Personne, dans les secteurs les plus exposés des Falls, ne semblait s'en plaindre ce week-end. "Bien sûr que je suis anxieuse", reconnaît Maggie, distribuant thé et sandwichs aux jeunes volontaires massés au bout de sa rue : "Leur marche n'a pas de raison d'être, si ce n'est pour tenter de nous intimider. Jamais les protestants n'empruntent Springfield Road. Cette route est barrée toute l'année. Ils ne l'ouvrent que pour leur défilé. Et ce n'est pas avec des intentions pacifiques. Nous, les catholiques, organisons une procession à l'occasion du dimanche de Pâques. Nous allons jusqu'à notre cimetière sans jamais passer par leurs quartiers. Ce ne sont pas leurs traditions. Nous n'avons pas à les humilier."

 

Trois enfants catholiques brûlés vifs.

Leur maison a été incendiée avec des cocktails Molotov.

Le meurtre de trois enfants catholiques, brûlés vifs dans leur maison incendiée à l'aide de cocktails Molotov dimanche matin, a porté la tension à son comble en Irlande du Nord, où de nouvelles marches orangistes font planer une menace sur le processus de paix. Richard, Mark et Jason Quinn, âgés de 10, 9 et 7 ans, habitaient un quartier "mixte" de Ballymoney (Nord-Est de l'Ulster). Leur mère, Christine, "théoriquement catholique", les envoyait à l'école primaire la plus proche, un établissement protestant. Son compagnon, Raymond, est protestant. Les couples mixtes représentent moins de 15% des mariages dans la province.

Le geste criminel a provoqué une réaction unanime de révulsion et de crainte, alors que des dizaines de milliers de manifestants protestants étaient appelés à converger vers Portadown, principal foyer de violences et de tension depuis une semaine. L'ordre d'Orange, opposé au processus de paix, a adressé une fin de non-recevoir aux appels pour annuler purement et simplement les 554 marches prévues hier et aujourd'hui en vue de célébrer le 308e anniversaire de la victoire des troupes protestantes sur les catholiques.

Dimanche dernier, la détermination des orangistes à passer outre à une interdiction de défiler à Drumcree, le quartier catholique de Portadown, fief de l'intégrisme protestant, a suffi à raviver des clivages issus de trente années de troubles sanglants. Depuis lors, près de 2 000 policiers et soldats s'interposent tant bien que mal entre les deux communautés. Après l'arrestation de dix personnes impliquées dans un attentat déjoué in extremis à Londres vendredi, les artificiers sont intervenus pour désamorcer une bombe de plus de 300 kg abandonnée en bordure de route, dimanche, dans le sud de l'Irlande du Nord.

DIDIER FRANÇOIS

©Libération


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