Voyage Irlandais


Rencontre Historique entre Adams et Blair

Le Vendredi 12 Décembre 1997

Le leader républicain nord-irlandais brise un tabou de 76 ans.

Londres de notre correspondant.

 

Tony Blair, qui a rencontré hier Gerry Adams, le leader républicain, au 10, Downing Street, le centre du pouvoir britannique, a brisé un tabou vieux de soixante-seize ans. La dernière rencontre à Londres entre un chef de gouvernement de Sa Majesté et un leader de Sinn Féin datait de 1921, lorsque Lloyd George et Michael Collins avaient ratifié la partition de l'Irlande. Leurs lointains successeurs ont renoué hier le dialogue sur cette décision historique à l'origine du meurtrier conflit irlandais.

Gerry Adams, devant la porte du 10, Downing Street, a salué ce "moment historique", mais Tony Blair avait refusé que la rencontre soit filmée de peur que l'image de sa poignée de main avec celui qui fait figure outre-Manche d'ennemi public numéro 1 le hante à tout jamais. L'opposition conservatrice et les unionistes (la majorité protestante en Irlande du Nord) ont dénoncé cette rencontre avec le leader républicain en raison de ses liens avec l'IRA. Mais Blair, tout en indiquant qu'il ne se faisait pas d'illusions sur ses interlocuteurs, a souligné qu'il n'y avait aucune raison de ne pas dialoguer avec Sinn Féin qui, depuis octobre dernier, est engagé dans le processus de paix.

Les Républicains ont profité à plein de ce coup diplomatique, une reconnaissance de facto de leur représentativité au sein de la communauté catholique, en organisant une conférence de presse devant la résidence du Premier ministre. Une membre de la délégation républicaine a ainsi répondu longuement en irlandais à une question des journalistes tandis que Martin McGuinness, le second de Gerry Adams, a dénoncé les harcèlements des jeunes catholiques par la police d'Ulster et réitéré sa demande d'une enquête internationale sur le massacre de Derry en 1972. La délégation de Sinn Féin, forte de sa rencontre avec Tony Blair, a aussi demandé de pouvoir dialoguer directement avec les unionistes, une démarche refusée jusqu'à présent par les partis protestants (lire ci-contre), car les Républicains savent que, finalement, c'est avec eux qu'ils devront trouver un accord pour vivre ensemble sur leur terre divisée.

 

LONDRES MISE SUR LA BONNE FOI DU SINN FÉIN

Malgré les difficultés, le dialogue pourrait déboucher sur un accord.

Belfast, envoyé spécial.

 

En Irlande du Nord, chacun prie son dieu, personne ne croit aux miracles. Après trente ans de guerre et 3229 morts, la violence reste une habitude, la trêve une aberration. Les deux communautés, la majorité protestante comme la minorité catholique, restent irréconciliables. Une poignée des 1,5 million d'habitants d'Ulster vivent dans des communautés mélangées, seuls 10% des enfants vont dans des écoles intégrées, même les équipes de foot sont séparées. "Nous avons fabriqué un petit apartheid que même l'Afrique du Sud n'avait pas aussi bien réussi, la seule différence, c'est qu'ici tout le monde a la même couleur", expliquait récemment une haute fonctionnaire de la police d'Ulster.

Difficile dialogue. Pourtant, depuis trois mois, les ennemis de toujours se parlent. Des hommes qui ont passé trente ans de leur vie à vouloir s'entretuer sont dans la même pièce, engagés dans un difficile dialogue. "Ils sont tous ensemble, dans une salle à peine plus grande que ce salon, et ils parlent", explique Paul Murphy, secrétaire d'Etat en charge des négociations politiques, montrant l'une des pièces du château de Stormont d'où les Britanniques administrent directement la province depuis 1972. La semaine dernière, pour améliorer l'efficacité des négociations, les gouvernements britannique et irlandais qui parrainent ces discussions ont limité l'accès aux seuls chefs des délégations et à leur adjoint direct. "Cela aurait paru totalement impensable il y a deux ans, explique John Hume (dirigeant du Social Democratic and Labour Party, parti modéré majoritaire chez les catholiques), de voir ensemble Gerry Adams (chef du mouvement républicain formé de Sinn Féin et de l'IRA) et David Trimble (chef du principal mouvement unioniste représentant la majorité protestante)."

L'Irlande du Nord étant ce qu'elle est, Trimble refuse toujours de parler directement à Adams, à ses yeux, un terroriste de l'IRA. Deux partis unionistes extrémistes, dont le mouvement du redoutable révérend Ian Paisley, ne veulent toujours pas siéger à côté des hommes de Sinn Féin et récusent toute idée de compromis avec les "papistes". "Ça avance quand même", confirment, presque dans les mêmes mots, le catholique modéré John Hume et David Ervine (chef d'un petit parti loyaliste et paramilitaire repenti). "Nous sommes contents des négociations", affirme de son côté Barbara Lebrun, membre de la délégation républicaine.

Cosouveraineté. "On espère obtenir les bases d'un accord avant la fin de l'année", explique un conseiller politique du gouvernement nord-irlandais. Si tout va bien, les parties en conflit continueront de négocier pendant le premier semestre 1998 et un accord pourra être soumis en juin à référendum le même jour en Irlande du Nord et dans la République au Sud. L'armature d'un agrément est sur la table. Un premier pilier doit accorder une dévolution de pouvoir aux Nord-Irlandais, sur le modèle gallois ou écossais, avec garantie de partage des postes au gouvernement avec les nationalistes catholiques. Un second pilier doit définir une cosouveraineté britannique et irlandaise sur certaines institutions d'Ulster, avec en échange une renonciation des droits de la République sur le Nord, et enfin, un troisième pilier doit régler la question des relations entre Dublin et Londres. Plusieurs fois ces dix dernières années, notamment en 1992, les partis dits constitutionnels (excluant les mouvements se faisant avocats de la violence) ont discuté de projets similaires et se sont retrouvés proches d'un accord. Mais, à chaque fois, l'absence de Sinn Féin, fort de son poids électoral (près de 40% des nationalistes catholiques) et des bombes de l'IRA, signifiait à terme un échec de ces projets.

Aujourd'hui, Sinn Féin est à la table des négociations. "Le cessez-le-feu tient, je ne suis pas particulièrement inquiet", explique Ronnie Flanagan, le chef de la police nord-irlandaise (RUC, Royal Ulster Constabulery), qui dit ne pas voir de préparatifs indiquant une rupture prochaine de la trêve décidée cet été par l'IRA. Il concède néanmoins que l'IRA peut "très vite reprendre attentats et attaques si elle le veut". Mais, pour le moment, les Britanniques parient sur la bonne foi des leaders républicains. "Je passe des heures à discuter avec eux et je peux vous dire qu'ils négocient sérieusement", affirme le ministre Paul Murphy. "Je ne sais si Sinn Féin est de bonne foi, mais la seule manière de le savoir est de continuer à négocier", explique de son côté David Ervine, l'ex-paramilitaire.

Fragile embellie. Pour le moment, la base républicaine suit l'option diplomatique des leaders de Sinn Féin, Adams et McGuinness. Il y a bien eu quelques défections le mois dernier au sein de l'IRA et de Sinn Féin. "Mais cela n'a pas fait boule de neige, ils n'ont pas été suivis", affirme Ronnie Flanagan. Une analyse partagée par les dirigeants républicains. Les quelques attentats menés pendant le cessez-le-feu ont été le fait, selon la police nord-irlandaise, d'un groupe, Army Continuity Council, sans "liens logistiques ou idéologiques" avec l'IRA, confirme Ronnie Flanagan.

Cette embellie reste fragile. "Si la base ne suit plus, vous verrez les chefs républicains qui aujourd'hui sont impliqués dans le processus de paix repartir vers la violence", analyse le chef du RUC. Jusqu'à maintenant, ni Martin McGuinness ni Gerry Adams n'ont indiqué qu'ils pourraient se satisfaire d'un accord qui serait si éloigné de leur rêve d'une Irlande unie. Adams a laissé entendre qu'il pourrait acquiescer à un "accord intérimaire", mais rien ne dit qu'il puisse accepter un agrément qui donnera une assemblée locale dominée par les unionistes, une "partition modernisée", comme disent les dissidents du Sinn Féin.

Autres obstacles. Les Britanniques ne dissimulent pas l'écueil posé par Sinn Féin mais répètent que le mouvement républicain ne peut avoir un droit de veto sur l'avenir de l'Irlande. Ils soulignent qu'un accord entériné par référendum des deux côtés de la frontière enlèvera beaucoup de sa légitimité à Sinn Féin, qui dit parler au nom de toute l'Irlande. D'autres obstacles peuvent aussi apparaître du côté unioniste, qui aujourd'hui fait profession de dénoncer les concessions de Blair, dont la rencontre au 10, Downing Street avec Adams. Accepter un compromis nécessitera un courage qui jusqu'à présent a fait défaut aux leaders unionistes.

"Les gens en ont assez de la guerre, il n'y a pas d'autre issue que ce processus de paix, affirme Paul Murphy, si ca ne marche pas cette fois-ci, on recommence." Comme le dit John Hume, "il faut savoir partager la paix".

FRANÇOIS SERGENT

©Libération


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