Les haines face à face en Irlande du Nord Les orangistes interdits de quartier catholique à Portadown. Le lundi 10 juillet 2000 Portadown, Drumcree, envoyé spécial Ils se toisent de part et d'autre des rouleaux de barbelés qui courent le long de la chaussée. Les républicains, massés devant Saint John's Church, n'échangent que des regards chargés de haine avec les orangistes qui remontent Dunngannon Road en rangs serrés. Entre les marcheurs protestants et les résidents catholiques, l'armée britannique a érigé sur le parcours une barrière infranchissable. Le face-à-face est bref, mais intense. Ailleurs, des murailles de fer empêchent tout contact. Quelques insultes troublent un silence sépulcral : «Putain», «Salope», «Chiens»... Les esprits s'échauffent jusqu'à ce que le leader nationaliste, Breandan McCionnaith, intime à ses troupes l'ordre de reculer. La ligne Maginot bâtie autour du quartier catholique de Portadown a résisté. Pour la troisième année consécutive, ceux qui disent agir au nom «de Dieu et de la reine» n'ont pas pu emprunter Garvaghy Road, devenu le lieu symbole du conflit entre les deux communautés. Pour stopper le cortège de l'Ordre d'Orange, une secte protestante extrémiste, il a fallu mobiliser une armada. Deux mille soldats et policiers déployés comme en temps de guerre, le fusil au poing, des kilomètres de fils barbelés, un avion et un hélicoptère de reconnaissance et des blindés de toutes tailles dispersés à travers champs. Fifres et tambours. Pour la circonstance, les manifestants ont sorti leurs emblèmes «britanniques»: le chapeau melon, les gants blancs, le parapluie et la collerette orange. Ils sont venus de partout pour commémorer la victoire du protestant Guillaume d'Orange sur le très catholique Jacques II, lors de la bataille de Boyne en 1690. Les loges défilent derrière leurs bannières, au son du fifre et du tambour, sous les applaudissements d'un public acquis, et marquent leur territoire avec leurs pieds. De toutes les marches orangistes qui, chaque été, mettent l'Irlande du Nord en ébullition, c'est la plus attendue et la plus redoutée. La presse locale compare la ville à un petit «Alabama», tant l'antagonisme interconfessionnel y est aigu. Portadown figure parmi les bastions protestants les plus durs. Garvaghy Road, c'est son chemin des Dames. Cela fait une semaine que les orangistes protestent, partout dans le pays, contre le refus des autorités de les laisser traverser cet ensemble pavillonnaire catholique. Bagarres, jets de pierres et de bouteilles incendiaires accompagnés parfois de coups de feu. Avant le début de la parade, la police locale, le Royal Ulster Constabulery (RUC), recensait 147 attaques contre ses hommes dont 12 armées. Il faut remonter à 1998, l'année de l'accord de paix, pour retrouver une telle violence. Attentat. Dignitaires religieux et dirigeants politiques des deux camps ont multiplié les appels au calme. «Gardons tous la tête froide», conjurait samedi David Trimble, le Premier ministre unioniste et prix Nobel de la paix. Le secrétaire d'État à l'Irlande du Nord, Peter Mandelson, a exigé que les orangistes condamnent les débordements des derniers jours. Même l'archevêque Robin Eames a fustigé le comportement de l'Ordre. Sourde aux critiques, la confrérie poursuit sa croisade. La bombe qui a explosé, dans la nuit de samedi à dimanche, près d'une station du RUC n'a fait qu'alourdir un climat déjà très tendu. La police a mis en cause un groupe dissident républicain, l'IRA véritable. Obstacles divers. «Nous ne capitulerons pas !», martèle un orangiste devant le barrage de métal dressé au milieu de Garvaghy Road, sur un vieux pont de pierres. Il frappe la paroi avec un bâton, puis enjambe les fils de fer et parvient à rejoindre la rive opposée sous les hourras de la foule. D'autres barbelés l'empêchent d'aller plus loin. Lorsqu'il rejoint le cortège, couvert de boue et tout essoufflé, il est accueilli en héros. Des gamins qui agitent leurs lance-pierres savent que leurs projectiles n'atteindront par les forces de l'ordre, protégées par une centaine de mètres d'obstacles divers. Des catholiques s'approchent du front. «Regardez ces enculés d'Indiens avec leurs faces noires», lance un paramilitaire de l'UFF (les Combattants pour la liberté de l'Ulster) à la tête rasée. La bataille s'achève sous une pluie battante avant même d'avoir commencé. Harold Gracey, le maître de la loge de Portadown, ne s'avoue pas vaincu. Du haut d'une tribune disposée en bas du cimetière de Drumcree, il annonce la poursuite de la lutte. De nouvelles actions sont prévues aujourd'hui. «La semaine dernière, je n'ai pas appelé à des actes de violence, mais à des protestations de rue, se défend-il. Je demande à mes hommes de continuer.» Il espère que ses troupes exprimeront leur colère de façon «pacifique», mais s'empresse de vanter les vertus de la violence. «C'est John Hume (le vice-Premier ministre local et chef du Parti travailliste socialiste et démocratique, catholique) qui est à l'origine de tous ces troubles. Et qu'a-t-il obtenu ? Le prix Nobel de la paix !» «Tirez-lui dessus.» Le leader orangiste en profite pour vilipender les «mensonges» des médias, l'IRA «terroriste» et les religieux protestants qui prônent le dialogue. «Ne laissez pas le clergé corrompre le peuple avec son œcuménisme. Ces hommes détruiront notre Église si on les laisse faire.» Lorsqu'il s'en prend à David Trimble, l'actuel Premier ministre, qui, il y a quatre ans, manifestait à ses côtés sur Garvaghy Road, plusieurs personnes crient: «Tirez-lui dessus» et «Traître». «Y a-t-il une autre voie que la violence ?», s'interroge un membre de la loge de Portadown qui refuse de dire son nom. «On ne peut pas toujours tendre la joue gauche», ajoute William McFetridge, venu de Derry. «Les unionistes se sentent en état de faiblesse et perçoivent les nationalistes comme en position de force. Cela les rend très dangereux», déclare un dirigeant du Sinn Féin, l'aile politique de l'IRA. Il craint une campagne d'assassinats contre les catholiques qui mettrait à mal le cessez-le-feu en vigueur depuis trois ans. «Les républicains sont très conscients de la nécessité de ne pas répondre aux provocations des loyalistes (extrémistes protestants), dit-il. Mais s'il y a de nombreux morts, ils seront soumis à de fortes pressions.» Par CHRISTOPHE BOLTANSKI ©Libération