Voyage Irlandais


Une décision difficile, un succès politique

Clé de la réussite : Tony Blair n'a pas isolé le camp républicain.

Par SORJ CHALANDON

Le lundi 8 mai 2000

 

Une phrase de la tradition irlandaise résume l'importance du geste que l'IRA vient de faire en direction du processus de paix : «Dieu nous a fait catholiques, le fusil nous a fait égaux.» Jamais personne, pas même les loyalistes les plus acharnés, n'a pu un instant croire au désarmement de l'IRA. Londres et Dublin aussi savent que, proposant de neutraliser un matériel dont elle reste propriétaire, l'IRA est allée aux frontières de ce que sa communauté peut admettre. «Grand écart». Gerry Adams l'a rappelé hier d'une formule. Se félicitant de «l'effort» concédé par l'IRA, le président de Sinn Féin a qualifié la volonté républicaine de «grand écart» et de «geste douloureux.» Car si, dès le milieu des années 80, les clandestins ont admis qu'aucune victoire militaire ne pouvait être remportée sur l'armée britannique, les principaux chefs de cette armée ont estimé qu'aucune défaite militaire durable ne pouvait être infligée à leur ennemi. Dès lors, adhérant à des slogans tel «le fusil dans une main, le bulletin de vote dans l'autre» et prenant le risque de la représentation démocratique, le Mouvement républicain s'est engagé vers le compromis. En face, après avoir nié tout contact officiel avec l'IRA, Londres et Dublin n'ont pu qu'accepter ses représentants politiques à la table des négociations. Mais toujours, et quelle que fut l'avancée des pourparlers, l'armement de l'IRA a cristallisé les méfiances. Côté républicain, la devise est limpide: «Nous ne sommes pas vaincus. Notre arsenal sera donc détruit dans le contexte d'une démilitarisation générale.» Côté protestant, l'attitude est aussi simple: «Nous ne négocions pas avec des armes sous la table.» L'armement républicain demeure aujourd'hui encore au cœur de ce Meccano fragile. C'est justement parce que Londres a abandonné l'idée d'une reddition de l'IRA, que celle-ci a déposé les armes en 1997. C'est grâce à cette trêve, que Sinn Féin a été admis à la table des pourparlers. C'est à force de négociations qu'ont été mis en place un Parlement semi-autonome et un gouvernement nord-irlandais. Mais c'est aussi parce que les armes «restaient sous la table», que tout s'est effondré en février dernier. Aux termes de l'accord de 1998, l'IRA avait jusqu'au 22 mai pour entamer un processus de démilitarisation, mais les protestants exigeaient un geste avant cette date. Mieux, David Trimble, Premier ministre nord-irlandais, s'était engagé par écrit à démissionner si l'IRA ne montrait pas «sa bonne volonté». Prenant les devants, Tony Blair a préféré geler les institutions politiques nord-irlandaises plutôt que d'assister à leur naufrage. Contrepartie. L'IRA s'est alors officiellement «désengagée» des accords de paix; pourtant, aucun lien avec elle n'a été rompu. Inlassablement au contraire, le Premier ministre irlandais et les modérés nationalistes ont assuré le relais entre Londres et Sinn Féin. L'erreur qui consistait à isoler, une fois encore, le camp républicain n'a pas été commise. C'est pourquoi, vendredi, Tony Blair s'est autorisé à donner une date pour la remise en place des institutions nord-irlandaises, et souhaiter pour cela une contrepartie de l'IRA. Celle-ci, par son caractère sans précédent et la clarté de ses propositions, prend aujourd'hui tout le monde de cours. Le geste de l'IRA doit être aussi compris pour ce qu'il rapporte aux clandestins. Car si désarmer seul est une ânerie militaire, ce n'est certainement pas une erreur politique. En ouvrant ses caches à des observateurs internationaux, l'IRA propose d'elle une lecture radicalement différente. Par cette concession majeure, elle vise à être reconnue comme Armée Républicaine Irlandaise. Une armée, donc. Et faire oublier le temps où elle était réduite aux trois lettres glaciales d'un sigle.


CHRONOLOGIE


FIN !