Voyage Irlandais


En Irlande du Nord, les armes bloquent le chemin de la Paix

Le refus de l'IRA de désarmer hypothèque toujours la participation des républicains au gouvernement.

Le samedi 6 et dimanche 7 mars 1999

Un accord en suspens.

Belfast envoyé spécial.

 

Le processus de paix en cours en Irlande du Nord est régi par l'accord de Stormont, signé le 10 avril 1998.

L'accord a été plébiscité, le 22 mai suivant, par référendum, par les populations du nord et du sud de l'Irlande.

Le 25 juin, une Assemblée d'Irlande du Nord de 108 membres a été élue au scrutin proportionnel, dans laquelle catholiques et protestants siègent ensemble.

Un gouvernement associant pour la première fois ministres protestants et catholiques doit théoriquement prendre le pouvoir en Irlande du Nord le 10 mars. Mais le blocage des négociations sur le désarmement des groupes paramilitaires, qui ont de nouveau échoué à la mi-février, pourrait entraîner un report de cette date. Londres a récemment évoqué le 10 avril comme nouvelle date butoir.

Sur un mur du quartier catholique de Belfast Ouest, la réponse de l'IRA aux appels de Tony Blair, en janvier, pour le désarmement : "Pas une balle, pas un pouce de territoire".

Dans quatre jours, un gouvernement associant pour la première fois ministres protestants et catholiques aurait dû prendre le pouvoir en Irlande du Nord.

Le 10 mars, près d'un an après l'accord historique du vendredi saint, la couronne britannique devait transférer ses prérogatives à un exécutif majoritairement protestant - comme le veut l'équilibre démographique de la province - mais associant pour la première fois des ministres issus des deux grands partis catholiques, le SDLP et Sinn Féin, la façade politique de l'IRA. La date butoir ne sera sans doute pas respectée en raison de désaccords entre Sinn Féin et unionistes sur la question du désarmement de l'IRA, mais cet obstacle, aussi important soit-il, ne doit pas dissimuler le chemin parcouru. "On a parfois du mal à croire que nous en sommes arrivés à ce stade, qui aurait pu imaginer que l'on prépare un gouvernement commun il y a dix ou même cinq ans ?" concède Geoff Martin, le rédacteur en chef de Newsletter, un quotidien protestant de Belfast, qui, malgré ses deux cents ans d'histoire unioniste, est à fond derrière le processus de paix.

Tout n'est pas gagné pour autant. "On a encore beaucoup d'obstacles à franchir", rappelle Geoff Martin. Tandis que Tom Hartley, leader de Sinn Féin à la mairie de Belfast, souligne que "le processus de paix c'est comme une rivière, ça coule, mais ça peut couler plus ou moins vite". La difficulté tient au désarmement des groupes paramilitaires, loyalistes et républicains, qui ont mené les trente ans de guerre Nord-irlandaise. Sur le papier, les différences semblent insurmontables. L'IRA et sa représentation politique, Sinn Féin, refusent de rendre les armes avant de participer au gouvernement, soulignant que rien, dans l'accord du vendredi saint, n'oblige les républicains à donner le Semtex (un explosif) et les Armalite (fusils d'assaut) à leurs ennemis d'hier. "Ce qui est important, c'est le cessez-le-feu que nous avons maintenu", disent les républicains. Au contraire, pour le Premier ministre d'Irlande du Nord, David Trimble, responsable de la principale formation protestante, l'Ulster Unionist Party (UUP), il n'est pas question que Sinn Féin fasse partie de l'exécutif de la province, avec une "armée privée" à sa disposition. "Ce n'est pas seulement un problème pour les unionistes, c'est un problème fondamental de confiance", souligne Alex Benjamin, un jeune responsable de l'UUP, "il faut un désarmement crédible et vérifiable, pas seulement une cartouche et cinq vieux tromblons". Trimble est d'autant moins prêt à transiger qu'il sait que son parti reste partagé sur le processus de paix et révulsé par l'idée de voir des républicains au gouvernement.

Du coté de Sinn Féin, on jure qu'"il n'y aura pas de désarmement" et on ne comprend pas l'insistance de Trimble à toujours s'appesantir sur cette question. "C'est comme s'il ne voulait pas que l'accord marche", estime un haut responsable républicain, qui soupçonne Trimble et les protestants de toujours chercher à saborder le processus de paix. "C'est ridicule, Trimble a pris d'énormes risques personnels pour cet accord, les unionistes ont déjà accepté de nombreuses concessions, comme la libération des prisonniers (dans deux ans, tous les paramilitaires emprisonnés pendant les troubles auront été élargis) ou la réforme de la RUC (la police locale hégémoniquement protestante), il est temps que Sinn Féin donne des gages, les protestations de paix ne sont pas suffisantes, on veut voir des gestes concrets".

Un récent sondage montrait que près de 70 % des habitants d'Irlande du Nord, protestants comme catholiques, voulaient ce désarmement. Même, Bertie Ahern, le chef du gouvernement de la République d'Irlande, historiquement allié des nationalistes catholiques, a, dans une interview récente et controversée, demandé un geste à Sinn Fein. "Je ne peux pas le faire, je ne peux pas obliger l'IRA à se rendre", proteste Martin McGuinness, l'un des principaux dirigeants du parti républicain. L'impasse paraît totale, comme si souvent en Irlande du Nord. "On a su triompher de tant de difficultés que je ne crois pas celle-ci insurmontable", souligne Geoff Martin, qui estime que le soutien de la population au processus de paix, y compris dans sa propre communauté, reste "solide".

Possible intervention de Clinton. Passé la date fatidique du 10 mars, on parle déjà à Belfast de la Saint-Patrick, le 17 mars, où les principaux leaders d'Irlande du Nord et du Sud se retrouveront tous aux États-Unis. Selon un scénario possible, Bill Clinton, toujours à la recherche d'une rédemption diplomatique après son procès en destitution, interviendrait pour trouver une solution imaginative. "Gerry Adams et McGuinness font une tournée dans la province pour essayer de vendre un compromis à leurs troupes", croit savoir Alex Benjamin, de l'UUP. Une information démentie par les républicains, qui assurent qu'"une pareille concession renforcerait les dissidents de l'IRA" - une vingtaine d'anciens de l'IRA ont rejoint la "real IRA", qui n'a pas signé de cessez-le-feu et a qui a revendiqué l'attentat d'Omagh cet été.

Il reste que les temps changent. "On en est maintenant à bientôt cinq ans du cessez-le-feu. À l'exception d'Omagh, les gens se sont habitués à une vie normale, à sortir sans crainte", juge Geoff Martin. Les ennemis de toujours se parlent désormais régulièrement. Pour la première fois, il y a quinze jours, Sinn Féin et UUP ont tenu une réunion de travail au Stormont, le siège du nouveau Parlement. "On ne s'est pas serré la main, mais on s'appelle par nos prénoms", confie un participant. Un début. Le lendemain, les républicains ont rencontré les responsables de l'Église presbytérienne, la plus dure de la province. "On les a vus en cachette pendant des années, maintenant on les voit publiquement, sans que cela fasse des histoires", explique un homme de Sinn Féin. Même le redoutable révérend Ian Paisley, antipapiste militant, siège tous les jours à côté des catholiques de Sinn Féin et du SDLP, l'incarnation du diable à ses yeux. "Il n'a toujours pas claqué la porte", souligne Geoff Martin. Des deux côtés, on essaie de désarmer les têtes et les cœurs. Mais il y a encore du chemin à faire. "Je suis allé dans une école protestante engagée dans un programme de rencontre avec une école catholique, explique Geoff Martin, les élèves se parlaient par vidéo, ils vivent à deux rues les uns des autres et ne se sont jamais vus directement".

FRANÇOIS SERGENT

©Libération


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