Accord Historique à Belfast Le Samedi 11 Avril 1998 Jour d'espoir en Irlande du Nord.
Belfast envoyé spécial.
Après sept mois de négociations, l'accord signé à Belfast met fin à 29 ans de conflit entre protestants et catholiques.
En Irlande, l'Histoire a pris du retard. Vendredi à 17h 37, alors que la neige tombait sur Belfast, l'accord sur l'Irlande du Nord a finalement été conclu, près de vingt heures après l'heure limite initialement fixée. Tony Blair, blafard, épuisé de fatigue après trente heures sans sommeil, a pu esquisser un de ses célèbres sourires, reconnaissant que ce jour était son "plus grand jour depuis [son] élection".
L'accord n'a pas été acquis sans peine et seule l'intervention, mercredi soir, du Premier ministre britannique et de son homologue irlandais Bertie Ahern, co-parrains des négociations, ont évité l'échec. Jusqu'au bout, les dirigeants des partis nationalistes catholiques et unionistes (protestants) ont discuté pied à pied le document long de 67 pages qui synthétise deux ans de négociations. "Il n'y a ni vainqueur ni vaincu en Irlande, a affirmé Tony Blair. Nous sommes tous vainqueurs ou tous perdants, parce que l'accord est fondé sur des principes équilibrés, que l'on pensait opposés pendant des siècles mais qui sont totalement compatibles".
L'accord prévoit la création d'une assemblée locale de 108 membres, qui élira un gouvernement de douze ministres. Des majorités qualifiées et un système de veto doivent garantir le respect des droits de la minorité catholique au Parlement. Cette Assemblée sera flanquée d'institutions, dites Nord-Sud, qui, dans des domaines précis et limités, offriront un partage du pouvoir à la République. C'est là un point hautement symbolique pour les nationalistes qui se reconnaissent dans la République, et qui a manqué faire capoter les négociations. Les protestants, craignant l'influence de Dublin, n'ont accepté ce droit de regard irlandais qu'à condition que ces institutions pan-irlandaises soient soumises au Parlement.
L'accord a été accepté par tous les partis réunis pour la dernière fois vendredi en séance plénière, mais non sans réticences ni arrière-pensées. Coté unioniste notamment, la révolte gronde. Quelques heures avant la signature, plusieurs députés de l'Ulster Unionist Party (UUP) ont contesté l'acceptation du traité par leur leader David Trimble, qui a dû mettre sa démission en balance. Coté républicain, Gerry Adams a "acquiescé" à l'accord, conditionnant néanmoins sa réponse finale à une consultation de son parti et de la base. Adams se dit prêt à participer à l'Assemblée, une grande première pour son parti traditionnellement opposé aux parlements "britanniques".
Il reste aux Irlandais du Nord à se prononcer le 22 mai par référendum sur l'accord conclu par les politiciens en leur nom, mais il semble que le Oui est acquis. Un mois plus tard, sera élu le Parlement d'Irlande du Nord, qui devrait commencer à siéger avant l'été et mettra pour la première fois ensemble, dans le même gouvernement, les ennemis jurés d'hier, républicains comme loyalistes, unionistes comme nationalistes.
FRANÇOIS SERGENT
Voici la teneur de l'accord conclu hier entre les gouvernements britanniques, irlandais et les principales formations politiques d'Irlande du Nord. Selon son article 2, il est basé sur "l'égalité, le partenariat et le respect mutuel", ainsi que sur "les relations nord-sud" et "entre les îles". Une seule exclusive : "le respect de la démocratie", "les moyens pacifiques étant les seuls admis pour résoudre les problèmes à venir". Les signataires s'engagent notamment à "reconnaître la légitimité du choix de la majorité du peuple d'Irlande du Nord, qu'elle continue à soutenir l'union avec la Grande-Bretagne ou qu'elle souhaite une Irlande unie et souveraine". "Sans le consentement de cette majorité, précise le texte, il serait erroné de procéder à tout changement constitutionnel."
En termes choisis, le texte met l'accent sur l'importance de reconnaître "la diversité d'identités et de traditions" des deux communautés nord-irlandaises, refusant à leur encontre "toute discrimination" et déclarant "le respect absolu pour l'égalité des droits civils, sociaux et culturels" de tous les Nord-Irlandais, qu'ils se "considèrent comme britanniques ou irlandais".
Pour l'instant donc, "l'Irlande du Nord reste partie intégrante du Royaume-Uni", mais si la majorité en décide autrement, par un référendum dans le futur, le gouvernement britannique se donnera sept ans pour élaborer avec Dublin un processus de désengagement. En contrepartie, la République irlandaise s'engage à amender les articles de sa Constitution faisant explicitement référence à ses prétentions territoriales sur l'Irlande du Nord.
Quant aux prisonniers des deux camps, "les deux gouvernements s'engagent à mettre en place les mécanismes pour accélérer leur libération", étant exclus de l'accord "les membres d'organisations qui n'observent pas ou n'appellent pas à un cessez-le-feu sans équivoque."
Pour une fois, l'emphase est de mise. C'est "un nouveau commencement pour l'Irlande du Nord", ont affirmé, en des termes étonnamment semblables, Tony Blair et Gerry Adams. L'accord de vendredi, dans une province trop chargée d'histoire, est réellement historique. Pour la première fois depuis la guerre de 1916, un règlement inclut l'ensemble des communautés du Nord, protestants et catholiques, avec toutes leurs composantes, y compris les mouvements comme Sinn Féin ou les petits partis protestants représentant les milices paramilitaires.
Identité nationaliste. Ce n'est certes pas encore "la paix ou la fin de la violence", comme le reconnaissait vendredi l'éditorial du Belfast Telegraph, le grand journal protestant de la province, mais "une chance d'arriver à la paix, en construisant des instances et des institutions équilibrées qui engagent la plupart des parties et participants d'une guerre de trente ans". L'accord marque d'abord la reconnaissance de l'identité nationaliste de la minorité catholique, bafouée et méprisée depuis la partition de 1921. L'Ulster, pour la première fois, n'est plus seulement britannique et protestante mais aussi irlandaise et catholique.
David Trimble, un protestant représentant la majorité des Nord-Irlandais, sera le premier Premier ministre d'Irlande du Nord, mais selon l'accord, son vice-Premier ministre sera un catholique, John Hume, un nationaliste un moment pressenti pour devenir président de la République. Les unionistes acceptent de partager le pouvoir, alors que toute leur identité se fonde sur le maintien d'un immuable statu-quo, résumé par le slogan "not an inch" ("ne pas lâcher un millimètre"). Les protestants ont finalement cédé, contraints et forcés. Pressés d'une part par les Britanniques fatigués de traîner le très cher boulet nord-irlandais, en hommes, livres sterlings et image de marque. Persuadés aussi qu'il valait mieux négocier un changement que se le voir imposer dans dix ans par des catholiques de plus en plus endurcis.
"Transition". Les nationalistes, surtout les Républicains, ont eux aussi dû épouser un nouveau sens des réalités et abandonner leur slogan simpliste "Brits out" (les Britanniques dehors), impliquant de rejeter à la mer, sinon dans leur Écosse ancestrale, les protestants et l'armée de Sa Majesté. L'accord ratifie l'appartenance de l'Irlande du Nord au Royaume-Uni et scelle le principe du consentement, selon lequel seul un vote de la majorité du peuple d'Irlande du Nord pourra décider de changer d'allégeance. Pour l'IRA et le Sinn Féin, c'est finalement reconnaître, après trente ans de guerre et 3 200 morts, que, pour l'Irlande unie, le bulletin de vote doit remplacer le fusil. Sinn Féin, pour vendre l'accord à sa base, explique que ce n'est qu'une "transition", mais, même compte tenu de la démographie de l'île, avec une forte minorité catholique voulant rester britannique, cette étape sera longue et les républicains devront apprendre la patience.
Ces changements fondamentaux au sein des deux communautés ne datent pas de l'accord d'hier et sont le fruit de lents processus politiques, démographiques et économiques. Ils ne sont pas pour autant acceptés par l'ensemble des deux traditions d'Irlande du Nord, et les mois à venir seront difficiles pour les leaders des deux bords qui, courageusement, ont choisi de contrarier le destin dans un pays où le pire était toujours sûr. Une partie des unionistes a déjà dénoncé Trimble le "traître" et demande sa tête. Ils sont minoritaires, mais ils sont influents et ont des armes et des bombes prêtes à servir pour saborder la paix balbutiante.
Pour les amadouer et sauver sa peau, David Trimble pourrait être tenté de saboter l'accord, au risque de provoquer des réactions violentes dans le camp d'en face. Côté républicain aussi, des fissures, les premières depuis que Gerry Adams a choisi l'option diplomatique, sont apparues. L'IRA maintient son cessez-le-feu, mais des dissidents ont déjà tenté plusieurs attentats. Pour décourager ceux qui veulent tuer la paix, l'accord doit très vite donner des résultats. Prudemment, Londres et Dublin ont prévu des élections au Parlement local juste un mois après le référendum.
FRANÇOIS SERGENT
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